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05 - L’intérêt de l’argent

"L’effet papillon" du monde économique

Séance N°5 contre la "pensée unique"

Vous avez donc compris "comment pousse la monnaie"... et j'ai écrit qu'on reparlerait des conséquences de l'article 104 du traité de Maastrich sur la pauvreté, le chômage et les déficits. En fait, je vais le faire maintenant et dans l'article suivant, en analysant les conséquences de l'intérêt, puisque, que ce soit les particuliers ou les Etats, il faut passer par ces fourches caudines pour se procurer la monnaie nécessaire à une politique de consommation et d'investissement volontariste ("consommation et investissements volontariste" peuvent tout à fait être dans un sens écologique... pensez aux énergies alternatives. Ne "rejetez" donc pas les deux par principe).

Voici un extrait de mon livre La monnaie page 88, chapitre 3.

AJH

L’intérêt procuré par l’argent est probablement le concept économique le plus pernicieux car étant apparemment de petite valeur, quelques pour-cents, il a tendance à être négligé, sous-estimé, accepté comme une chose naturelle. Il avance masqué, et comme il est l’ami de tous, ses méfaits ne lui sont jamais attribués et son existence n’est ainsi jamais remise en cause. Pourtant, l’effet papillon que la science nous a révélé, montre que des petites causes peuvent engendrer de grands effets. Il en est de même avec l’intérêt. Nous allons en examiner quelques aspects.

Il a le pouvoir de transférer l’argent de ceux qui en manquent à ceux qui en ont le plus.

Il masque bien sa capacité fondamentale à transférer l’argent des mains de ceux qui n’en ont pas, à ceux qui en ont le plus. En effet, les premiers sont obligés d’emprunter de l’argent car ils en ont besoin pour vivre et les seconds leur prêtent puisqu’ils en disposent, n’en ayant pas besoin. Ainsi, par exemple, pour 100 euros prêtés, il faut en rembourser 110. Les 10 euros d’intérêts sont donc pris à ceux qui ont besoin d’argent, pour être donnés à ceux qui en ont déjà. L’intérêt est donc bien le facteur prépondérant de l’accumulation de richesse.
Un exemple, plus quantitatif, est tiré d’une étude qui a été faite en Allemagne par Margrit KENNEDY pour montrer le fonctionnement insidieux de notre système monétaire.
Il n’y a pas que ceux qui empruntent de l’argent qui payent des intérêts, car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, nous en payons tous, sans même nous en rendre compte.
En effet, dès que nous achetons un bien ou un service, nous payons toujours une part d’intérêts incluse dans le prix et cette part est fonction des investissements qui ont été nécessaires pour la production considérée. Pour des services de main-d’œuvre, cette part est voisine de 10 %, mais elle peut atteindre 80 % si la production nécessite beaucoup de capital et peu de main-d’œuvre. En moyenne, la moitié de nos prix hors taxes représente le coût du capital.

L’étude a porté sur 25 millions de foyers allemands, répartis en 10 classes (de 1 à 10) selon leurs revenus.
Pour chacune de ces classes, il a été pris en compte les intérêts payés, inclus dans les achats de biens de consommation, et ceux perçus par les placements de l’épargne.
Les résultats figurent sur une courbe qui ne figure pas ici. Cette courbe met en lumière que l’intérêt ne profite qu’à la tranche supérieure, c’est-à-dire à 10 % de la population la plus aisée, qu’il est neutre pour les 10 % de la classe 9 et qu’il est prélevé sur les 8 premières tranches soit 80 % de la population. Cette courbe justifie aussi l’appauvrissement des classes moyennes.
Le problème est qu’on a fait de l’argent une denrée rare et chère, une "marchandise", et que l’argent "créé" est réservé aux riches qui en ont déjà... alors que ça devrait être l’inverse.

La croissance exponentielle ne se trouve pas dans la nature.

Pour justifier cela, il est intéressant de rappeler l’histoire de la découverte du jeu d’échecs par un sujet d’un empereur perse. Celui-ci, par enthousiasme, voulut récompenser l’inventeur de ce jeu en lui offrant ce qu’il désirait. La demande du rusé inventeur parut bien modeste et fut donc acceptée. Il s’agissait de placer un grain de blé sur la première case de l’échiquier, deux grains sur la seconde, quatre sur la troisième puis de continuer ainsi à doubler sur chacune des autres cases. Notre malheureux Empereur, peu mathématicien, a été victime, sans pouvoir l’anticiper, d’une croissance exponentielle car la quantité de blé nécessaire à la dernière case représentait des centaines de fois la production de toute la planète.
Une seconde anecdote rappelle que le placement de quelques sous à l’époque du Christ, à 4 % d’intérêt, correspondrait aujourd’hui à plusieurs fois le poids en or de la planète.
Enfin l'histoire vraie actuelle montre que les déficits budgétaires successifs de la France ont conduit à une dette publique qui aujourd’hui (chiffres de 1999, mais ça ne s'est pas amélioré, désolé d'être resté en francs, je trouve que c'est plus "parlant", sans doute encore pour quelques années) dépasse les 4000 milliards de francs, ce qui coûte 236 milliards de francs environ d’intérêts par an, soit plus de 646 millions par jour, ou 27 millions à l’heure ou enfin 450.000 F à la minute.

Par l’intermédiaire de l’intérêt, une somme colossale est transférée du monde économique au monde financier, et contribue à l’asphyxie du premier et à la congestion du second.

Les banques créent bien l’argent des prêts, mais elles ne créent pas simultanément l’argent des intérêts.

Quand on emprunte de l’argent à une banque, par un simple jeu d’écriture dans ses comptes (comme nous l'avons vu dans l'article 04 - Mais comment pousse la monnaie ?") , elle crée cet argent ex nihilo et la masse monétaire s’accroît d’autant. C’est l’inverse quand cet argent est remboursé, la banque le fait alors disparaître de ses comptes et la masse monétaire diminue.
Mais à cause de l’intérêt, le mécanisme est plus subtil. En effet, si l’on emprunte à la banque 10.000 € à 10 % l’an, on lui remboursera 11.000 € l’année suivante. Mais la banque n’ayant créé à l’origine que 10.000 €, comment pourra-t-on en rembourser 11.000 ? D’où proviendront les 1000 € de plus qui n’auront pas été créés par ceux capables de le faire ?
Eh bien ils proviendront de deux sources possibles :

  • L’une est celle des faillites, personnelles ou d’entreprises, car dans ce cas on perd bien un patrimoine qui avait une valeur, au profit d’une tierce personne.
  • L’autre est celle qui oblige à réemprunter pour rembourser les intérêts du premier prêt, ce qui fait partir dans la spirale sans fin du surendettement. C'est évidemment la source la plus habituelle et la plus pernicieuse.

Comment l’argent qui est passif, peut-il « produire » de l’argent, c’est-à-dire s’autogénérer ?

C’est bien sûr une impossibilité physique qui met bien en lumière la perversité du mécanisme. Un billet de 100 € ne va pas générer une pièce de 10 € et la masse monétaire qui tourne pour dynamiser l’économie ne produit pas des billets pour payer des intérêts. Ce n’est que le travail qui crée des richesses et si l’on prête de l’argent à un ami qui veut réaliser un projet, il est bien normal que ce dernier partage ensuite les fruits qu’il en aura obtenus. Il pourra alors rembourser celui qui lui a fait confiance et ajouter des "intérêts" (que je préfère appeler "dividendes"), c’est-à-dire une partie de ses gains.

Mais au niveau d’un pays ou de toute communauté autonome, l’intérêt n’a aucun sens puisqu’une collectivité doit émettre la monnaie nécessaire à ses échanges.

Pourquoi la monnaie est-elle sous-estimée en économie ?

Parce que la pensée économique libérale historique veut qu’une monnaie soit « neutre » et ne soit qu’un « voile » ne modifiant en rien les échanges de biens et de services.
Cela est vrai, mais il y a un présupposé qu’il n’était pas nécessaire de relever à l’époque.

La monnaie est bien neutre, mais à une seule condition, c’est qu’elle existe en quantité suffisante pour permettre de réaliser les échanges.
Or aujourd’hui ce n’est plus le cas, il y a bien anémie monétaire du circuit économique et elle est la cause du chômage puis de l’exclusion.
Il en est de même pour le corps humain. Quand il est en parfaite santé, le sang est "neutre", on ne s’en soucie pas, il alimente harmonieusement tous les organes. Mais si les globules rouges viennent à manquer, l’anémie s’installe, le corps entier devient malade et le sang ne peut plus être "neutre". Eh bien, il en est de même pour la monnaie !

Article publié le 19/08/2004

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