Fruits interdits en Grande-Bretagne
Ou comment empêcher les cultures
alternatives et traditionnelles..
Lassés de l'uniformité des produits des supermarchés, des jardiniers passionnés choisissent de cultiver des variétés de tomates originales, succulentes et parfumées. Mais la loi britannique le leur interdit.
The Independant - Londres
Le vendeur souhaite conserver l'anonymat. Non pas
qu'il ait honte de ses graines ; au contraire, il doute que l'on puisse en trouver
de meilleures dans tout le Royaume-Uni. Selon lui, une fois qu'on a goûté
aux récoltes qu'elles produisent, on devient accro. Mais, s'il explique
comment en acheter, il pourrait être poursuivi en justice, et une petite
entreprise comme la sienne ne peut se permettre de payer une amende de 5 000
livres sterling [environ 7 000 euros]. Il exerce son commerce illicite dans
une petite pépinière du Devon [région du sud-ouest de l'Angleterre].
Pour des raisons évidentes, il ne peut se faire de publicité,
mais le bouche-à-oreille lui assure une armée furtive de consommateurs
enthousiastes qui lui achètent ses graines de contrebande par milliers.
Le produit en question est connu sous l'appellation exotique de princesse-blanche,
mais ce n'est pas (comme on pourrait le croire) une variété de
cannabis : il s'agit en fait d'une simple tomate - une variété,
il est vrai, fondante et merveilleusement savoureuse. Et, si cela vous semble
surprenant, vous serez encore plus surpris en découvrant que le cas de
la princesse- blanche n'est que la partie visible de l'iceberg d'une culture
bizarre, celle de légumes non autorisés. Ces produits vont de
la tomate canaille à la pomme de terre hot, en passant par la pomme terrible.
La plupart d'entre nous achètent leurs tomates au supermarché.
C'est pratique, mais on est déçus par leur fadeur aqueuse. Si
vous êtes prêt à payer le double, vous pourrez parfois trouver
sur les rayons chics des tomates au goût de quelque chose. Mais, même
pour celles-là, il est difficile de s'enthousiasmer. Pour ceux qui savent
comment mettre la main sur de la "bonne came", la tomate est
une toute autre expérience. Les mots "Tibet Appels",
"Sandrops" et "Fakel" sont chuchotés
par les connaisseurs comme des noms de déesses païennes, et le seul
fait de humer le parfum d'une tomate gros globe d'Espagne peut faire pleurer
de plaisir un homme adulte. Le seul problème, avec ces petites balles
de perfection replètes et acidulées, c'est que le consommateur
ne peut tout simplement pas y avoir accès.
La loi de 1964 sur les variétés de plants et leurs graines [Plant
Varieties an Seed Act] fait de ces tomates - ou, du moins, des graines qui les
produisent - des fruits défendus. Selon cette loi, quiconque désire
vendre les graines d'un fruit ou d'un légume doit d'abord en faire homologuer
la variété au répertoire national. Mais, au préalable,
les graines doivent être analysées afin de s'assurer qu'il s'agit
d'une variété "distincte, calibrée et stable",
et un droit d'enregistrement doit être acquitté.
Malheureusement pour les cultivateurs amateurs, ces droits s'élèvent,
dans le cas des tomates, à près de 1 000 livres [environ 1 400
euros], plus 185 livres [environ 260 euros] par an de frais de renouvellement.
Il n'existe aucune exception, pas de subvention pour les cultivateurs amateurs.
Il est illégal de vendre les graines d'un fruit non homologué
et, par extension, de vendre le fruit lui-même.
Même si elles parviennent à passer l'examen de contrôle -
la variété ma-chérie, avec ses fruits dont la taille varie
entre celle d'une cerise et celle d'un avocat, est tout sauf calibrée
-, il n'y a que les grosses sociétés qui vendent aux chaînes
de supermarchés qui peuvent se permettre de les faire enregistrer. Il
en résulte que seules les variétés adaptées à
la distribution de masse sont homologuées. Les variétés
qui n'intéressent que les amateurs sont ignorées, et il est illégal
de les vendre. Aussi, sans plant pour produire les graines, elles finissent
tout simplement par disparaître. Leur taille est trop irrégulière,
leur laideur même est considérée comme trop repoussante
pour le consommateur type et leur rythme de mûrissement est trop aléatoire
pour en faire des produits rentables. Les plus délicates, comme la prince-noir,
âcre et violette, et la soyeuse pomme du Tibet, ont une peau si fine et
si diaphane que les transporter dans des containeurs sur des semi-remorques
les transformerait en ketchup. D'autres variétés qui mûrissent
tout au long de l'été sont parfaites pour le jardinier, mais de
peu d'utilité pour celui qui cultive pour les supermarchés et
qui doit ramasser mécaniquement et simultanément sa récolte.
Certaines, comme la zèbre-vert, qui ressemble à une groseille
à maquereau, ou la ma-chérie, en forme de poivron, sont tout simplement
considérées comme trop bizarres d'aspect pour le goût décent
et respectable des Britanniques.
Quelque part dans leur tour d'ivoire, les responsables des achats des grandes
surfaces ont décidé que ce dont le consommateur britannique a
besoin, c'est de sphères insipides et uniformes, au goût aqueux,
parfaitement alignées sous un éclairage artificiel. Heureusement,
pour ceux qui préfèrent que leurs tomates aient un peu plus de
goût, il existe une alternative. "Les jardiniers sont des gens
plutôt respectueux de la loi, mais il existe des moyens de la contourner",
déclare Bob Flowerdew, intervenant de l'émission Gardeners' Question
Time [Questions au jardinier, sur la BBC] et auteur de livres sur la culture
des légumes.
"Ça aurait l'air un peu ridicule
de mettre quelqu'un en prison parce qu'il possède des tomates non conformes",
déclare M. Flowerdew. Et le ministère de l'Environnement, de la
Nourriture et des Affaires rurales (DEFRA) confirme que "cela soulève
de complexes questions légales". Pour être juste, il faut
dire que le DEFRA ne fait pas respecter la loi avec beaucoup de conviction,
mais les multinationales sont toujours sur le qui-vive. En 1998, une société
qui avait mis illégalement sur le marché des graines de gazon
fut poursuivie et condamnée, en vertu de la loi de 1964 sur les variétés
de plants et de graines. Elle dut payer une amende de 7 500 livres [environ
10 600 euros], ainsi que 7 964 livres de frais de justice. Bien que les procès
comme celui-ci soient rares, la menace est suffisante pour décourager
la plupart des cultivateurs. Bob Flowerdew déclare : "J'aimerais
commencer à cultiver mes propres variétés et je pense que
je me débrouillerais pas mal à cause de ma réputation de
jardinier, mais je n'aurais pas les moyens de les faire homologuer. Je me suis
plaint au ministère à ce sujet, et l'on m'a dit : 'Allons donc,
on ne va pas vous faire un procès !' Mais, si je conseille quelque chose
du même genre dans mes livres ou à la radio, j'enfreins la loi.
Et la loi est la loi. Surtout, parce que je tiens à garder mon boulot
à la BBC." Mais, partout dans le pays, des jardiniers mécontents
se rencontrent dans l'ombre pour échanger et vendre des graines de contrebande.
Certains profitent même des différences de législation entre
les pays. Ainsi, sur le site http://www.seedfest.co.uk,
Kelley Spurling vend, en provenance de sa ferme dans l'Oregon, des centaines
de variétés de graines qui sont illégales au Royaume-Uni.
Mais il y en a qui ont trouvé une autre solution : l'Association de recherche
Henry Doubleday (HDRA), dont le siège est à Coventry, a ainsi
créé un sanctuaire pour les tomates non listées. Ses activités,
parfaitement légales, sont dédiées à la culture
de plants dont les graines sont techniquement illégales à la vente.
Cette association fonctionne comme une sorte de camp de réfugiés
où les horticulteurs, un oeil vers le futur, choient le vert, le noueux
et le déshérité. Des centaines de variétés
du patrimoine sont cultivées en rotation constante.
Des graines qui répondent aux jolis noms de vierges de Thomas Hardy,
nectar-rose, nova ou stupice sont conservées dans des entrepôts
réfrigérés, pendant qu'à l'extérieur leurs
cousines plus chanceuses passent leurs jours au soleil. Cette année,
les belles et sucrées oranges-bananes commencent tout juste à
mûrir, pendant qu'à proximité des pousses ploient sous le
poids de la riche-en caro [acide péroxysulfurique], l'"incroyable
Hulk" des tomates. Des gerbes de cerises-roses pendent joliment sur
leur tuteur parmi des plants qui semblent avoir été décorés
de Smarties : les minuscules sauvages du Texas au goût orangé.
Alors qu'il est illégal de vendre des graines non homologuées,
rien n'empêche cette association de les distribuer gratuitement. Alors,
pour environ 20 livres par an [28 euros], les amoureux des tomates peuvent avoir
accès à la "liste des orphelins". Ce qui leur
donne droit à six paquets de graines gratuits et accès à
une bourse, une sorte de club d'échange d'images Panini pour graines
non homologuées. Alors que la HDRA lutte pour persuader l'Union européenne
de rédiger une clause spéciale au sujet des variétés
[de graines de légumes] prisées par les amateurs, les échanges
de graines sont un moyen pour contourner les réglementations. En février
de cette année, à Brighton, la deuxième édition
du Seedy Sunday [le dimanche des graines] à attirer des jardiniers de
tout le sud du pays. "Nous vendons des graines de pommes de terre de
variétés anciennes, ainsi que certaines graines exceptionnelles
de la HDRA", déclare Alan Phillips, président du groupe
de jardinage biologique de Brighton et de Hove. "L'idée vient
du Canada et elle fait des émules dans tout le Royaume-Uni."
L'échange n'a bien sûr rien de nouveau. Selon Hugh Fearnley Whittingstall,
l'auteur des livres de cuisine River Cottage [Cottage au bord de l'eau], les
jardiniers le pratiquent depuis toujours. "Ici, dans le Dorset, il y
a des graines de haricots d'Espagne qui circulent et qui proviennent des gagnants
du concours du haricot le plus long, me raconte-il. Les grosses entreprises
de grainetiers devraient considérer qu'il est de leur devoir culturel
d'élargir l'éventail du choix des légumes pour jardiniers
amateurs. Ils ont les moyens financiers de les faire homologuer. Ils devraient
vendre davantage de variétés patrimoniales au lieu de vendre éternellement
les mêmes trucs." Malheureusement, la magnanimité des
gros industriels ne va pas toujours jusqu'à procurer aux jardiniers des
graines de produits goûteux ou à fermer les yeux sur des productions
à petite échelle de tomates clandestines.
Certains, parmi les cultivateurs francs-tireurs, se délectent du parfum
anticonformiste de leur activité. "C'est pour moi une attitude
politique", déclare l'anonyme fervent de la princesse-blanche.
"L'érosion génétique est une réelle menace
pour la biodiversité et, de toute façon, je n'entre pas en compétition
avec les gros marchands. Je ne pense pas qu'ils puissent y trouver quelque chose
à redire." Heureusement pour lui, il semble être tombé
sur quelque chose de rare : un représentant du gouvernement prêt
à faire une entorse aux règles. "Je suis un vendeur ayant
pignon sur rue et, en tant que tel, je fais l'objet d'inspections du ministère,
me raconte-il. L'inspecteur vient une fois par an, mais il ferme les yeux sur
ce que je vends. C'est un garçon du pays..."
Ces fermiers subversifs sont peut-être le seul rempart qui empêche
tous nos fruits et légumes de suivre le chemin des fraises. "Elsanta
[la variété de fraise la plus répandue] a été
développée en laboratoire dans les années 60, m'explique
Hugh Fearnley Whittingstall. Elle a une longue durée de conservation
et résiste au ramollissement et à la moisissure, mais on n'a prêté
aucune attention à son parfum. Si vous la comparez avec la souveraine-royale,
répandue en Angleterre, elle est acidulée mais a peu d'arôme.
Mais, à cause de son aptitude à être transportée,
elle domine 80 % du marché. Il en va de même avec les pommes. Il
y avait jadis plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de variétés
de pommes britanniques. Personne ne sait combien ont aujourd'hui disparu."
Mais ce n'est pas seulement la prodigieuse supériorité de saveur
qui rend le patrimoine des variétés important. Ce n'est qu'en
continuant de les cultiver que l'on pourra découvrir celles qui sont
résistantes au mildiou ou qui peuvent assurer des récoltes abondantes
par temps de sécheresse, ou se révéler un remède
miracle contre le cancer.
"Si nous trouvons qu'une de nos tomates supporte particulièrement
bien ces conditions caniculaires, cela pourrait s'avérer incroyablement
important dans le cas où le réchauffement climatique se confirme",
déclare Alan Gear, le codirecteur de la HDRA, qui parle sous une serre
où il fait 40 °C. "La diversité est le truc que la
nature a trouvé pour que les espèces survivent
à des désastres imprévisibles." "Dans
dix ou quinze ans, il n'y aura plus le choix qu'entre des produits transgéniques
de type A et des produits transgéniques de type B, fulmine Bob Flowerdew.
Et, quand je déambulerai dans Londres, un type louche planqué
dans une entrée d'immeuble m'abordera et me dira entre ses dents : 'Hé
!.... mon pote, ça te dit des tomates ?' "
Katy Guest
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