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La nuit était presque tombée
lorsque j'arrivai au domaine des Templiers, un espace forestier de 240
hectares adossé aux Alpes de haute Provence. Au détour d'une
piste de terre cahoteuse qui serpente à travers une maigre garrigue
près de Villecroze, dans le Var, je découvris la grande
maison blanche de Jean Pain.
Il y a dix ans, alors âgé de quarante et un ans, ce petit
industriel de Grenoble décidait de tout lâcher pour devenir
garde forestier sans salaire, quitte à nourrir difficilement sa
femme et son fils sur 3 hectares de terres médiocres. Aujourd'hui,
il est salué comme «le pape de l'or vert». De
tous les continents, des spécialistes de l'énergie ont accouru
au domaine des Templiers pour étudier le miracle qu'il a accompli:
une méthode simple et économique permettant de produire
de l'énergie et de l'engrais à partir de la broussaille.
Un système original dans lequel ces savants voient un solide espoir,
une réponse non négligeable au problème mondial posé
par la pénurie de carburants.
Expert international en matière d'énergie,
M. Robert Giry, auteur de Le Nucléaire inutile? (Éditions
Entente), a écrit: «A notre époque de crise où
nous risquons de nous trouver un jour brutalement privés d'énergie,
la voie tracée par Jean Pain pour la production d'engrais, de carburant
et d'électricité est une solution pleine d'avenir.»
Un «gâteau» magique. Carrure de lutteur et sérénité
d'ermite, le maître des lieux m'accueille sur le seuil, avec sa
femme Ida. Aussitôt il m'entraîne à une cinquantaine
de mètres de là pour me montrer l'objet qui provoque tant
de curiosité, cette «centrale» qu'il a conçue
et qui fournit à sa famille l'énergie dont elle a besoin.
Ce que j'aperçois, c'est un énorme «gâteau
cylindrique» de 3 mètres de haut sur 6 de diamètre,
pesant 50 tonnes, fait de menus débris de broussailles: bruyère,
genévrier, fougère, genêt, thym, pin, etc.
Ce cocktail végétal, m'explique Jean
Pain, est un compost constitué uniquement de matières ligneuses
(branches vertes en feuilles ou en bourgeons) et de broussailles broyées,
comparable aux tas de matières organiques en décomposition
(feuilles et résidus alimentaires) que beaucoup de gens entretiennent
dans leur jardin. Enterrée au milieu du compost, il y a une cuve
d'acier hermétique de 4 mètres cubes aux trois quarts pleine
de ces mêmes débris de deux mois d'âge, macérant
dans l'eau. Chauffé lui-même par la fermentation du compost
qui l'entoure, ce réservoir produit du méthane qui sera
stocké à proximité dans des chambres à air
de camion raccordées à la cuve par un tuyau.
«Une fois lavé par un passage sur des cailloux humides,
puis compressé, précise l'inventeur, ce gaz sert à
cuire notre nourriture et à fabriquer notre électricité ;
il fournit aussi le carburant de nos véhicules.» Il faut
quatre-vingt-dix jours à l'installation pour produire les 500 mètres
cubes de gaz qui alimentent les deux cuisinières et le réchaud
trois feux d'Ida. Derrière la maison, dans une pièce spéciale,
Jean Pain me montre un moteur à explosion, fonctionnant au méthane,
qui fait tourner une génératrice produisant 100 kilowatts
par heure. La famille n'a pas besoin d'autre chose pour éclairer
sa maison. Quand Ida démarre au volant de sa camionnette Citroën,
je remarque sur le toit deux bonbonnes de gaz en forme d'obus, contenant
5 mètres cubes de gaz et permettant une autonomie de 100 kilomètres.
«Dix kilos de broussaille, me dit son mari, fournissent en gaz
l'équivalent d'un litre de super: il a suffi de modifier légèrement
le carburateur.» !
Revenant au compost, Jean me montre un tube de
plastique de 40 millimètres de diamètre qui sort d'un puits,
traverse le gâteau» de débris et
aboutit à un robinet dans la maison. Il m'explique qu'au centre
de l'installation la fermentation du compost fait monter la température,
de sorte que l'eau froide arrivant du puits, après avoir parcouru
200 mètres dans le tuyau enroulé en serpentin autour de
la cuve d'acier, ressort à 60 degrés. Je vérifie
qu'en entrant l'eau est froide et qu'elle est brûlante à
la sortie. Cette eau chaude, circulant dans des radiateurs, sert à
chauffer la maison.
Un amas de compost, de la taille de celui que je vois peut débiter
cette eau chaude pendant près de dix-huit mois au rythme de 4 litres
à la minute, assez pour alimenter le chauffage central, la salle
de bains et la cuisine. Puis l'installation sera démontée,
le tuyau sera récupéré pour servir à une nouvelle
opération qui sera mise en place immédiatement pour assurer
la continuité, et le compost sera rendu à la terre.
Quinze ans d'efforts. Car cet amas de broussaille
réduite en charpie a encore un autre usage. Une fois la fermentation
terminée, ce gâteau magique cesse de produire de l'énergie,
mais il fournit alors 50 tonnes d'engrais naturel et équilibré.
En épandant une épaisse couche de cet humus sur le terrain
caillouteux qui entoure sa maison, Jean Pain a créé un somptueux
potager où poussent jusqu'à des légumes tropicaux.
J'admire des plants de tomates de 2,50 m de haut, une pastèque
de 6 kilos; il y a même des christophines, sorte de courges sucrées
qu'on ne trouve ordinairement qu'aux Antilles et en Afrique noire. Ce
qui me surprend le plus, c'est que tous ces produits géants sont
obtenus sans arrosage : c'est dans le compost, m'indique Jean Pain,
que s'effectue la synthèse de l'eau dont ils ont besoin.
L'ingénieuse centrale d'énergie qu'il a mise au point et
construite de ses propres mains lui a coûté quinze ans d'efforts
inlassables. En ramassant des broussailles, il n'avait pas manqué
de remarquer que, partout où l'on en trouvait, la végétation
semblait plus vigoureuse; rien d'étonnant à cela :
en se décomposant, les branches, les feuilles et les buissons forment
de l'humus. Il se dit que, pour imiter la nature, on pouvait prélever
la broussaille en excès dans les foréts, et peut-être
aussi domestiquer l'énergie produite par la fermentation qui transforme
ces broussailles en humus. Comme le dit André Birre, auteur de
L'humus, richesse et santé de la Terre (édition La maison
rustique) : «On s'hypnotise sur lor noir du pétrole,
aux gisements limités, sans voir que tout le monde peut faire fructifier
sans épuisement, en l'accroissant même continûment,
cet autre or, celui de l'humus
Dépourvu de tout diplôme mais doué d'une vive intelligence
ainsi que d'exceptionnelles facultés d'adaptation et d'observation,
Jean Pain, dès 1965, dévore des dizaines d'ouvrages scientifiques
tout en réalisant ses premières expériences. Il commence
par mettre à fermenter la broussaille telle qu'il l'a coupée
dans le sous-bois, mais il s'aperçoit très vite que pour
les branches ayant un diamètre plus important il faut hacher les
débris le plus finement possible. Comme il n'existe pas de machine
adaptée à ce travail, il en imagine une et la construit
dans son garage, en utilisant des matériaux de récupération.
Forêt providence. L'impact de cette découverte
est immense. Pour Jean Pain, la forêt peut devenir la providence
de l'homme du 21° siècle. L'enjeu est évidemment de
taille pour la France. Alors qu'elle importe chaque année 126 millions
de tonnes de pétrole, ce qui déséquilibre gravement
sa balance commerciale, la forêt française représente
un appoint énergétique dont le biologiste Robert du Pontavice
chiffre le potentiel à 20 millions de tonnes d'équivalent
pétrole (T.E.P.). Et il ne s'agit pas de ressources théoriques
inexploitables; Jean Pain n'élude pas la question de la rentabilité.
Il a fait et refait ses calculs, et les chiffres sont là :
1000 hectares de forêt peuvent fournir chaque année 6 000
tonnes d'engrais, 960 000 mètres cubes de biogaz et des millions
de litres d'eau chaude. Or pour exploiter la forêt on ne dépense
que 12%, de l'énergie que l'on recueille. Et le cycle se reproduit
indéfiniment, puisque la broussaille se renouvelle tous les sept
ans. L'idée est doublement intéressante : d'un côté
la forêt nettoyée et à l'abri du danger du feu, de
l'autre un réservoir inépuisable d'engrais et dénergie
thermique.
En France comme à l'étranger, nombreux
déjà sont ceux qui mettent en uvre les techniques
développées par l'inventeur. Huit municipalités,
dont Draguignan (Var), Nice (Alpes-Maritimes), Lutter bach (Haut-Rhin),
Caen (Calvados), Commensacq (Landes), ont choisi d'adopter sa méthode
de recyclage de la végétation pour produire de la chaleur
et de l'eau chaude destinées à des bâtiments publics,
des immeubles, des serres ou des installations sportives. «A
Saintpuits, dans l'Yonne, village de 500 habitants, nous chauffons plusieurs
bâtiments d'habitation dans le but de démontrer la valeur
du procédé», m'affirme Étienne Bonvallet,
maître d'uvre de cette opération pilote.
La municipalité de Chambéry (Savoie) utilise la méthode
de Jean Pain depuis janvier 1980. Une meule de compost de 200 mètres
cubes, formée de branches broyées provenant de l'élagage
des platanes et des tilleuls de la ville, fournit 23 400 calories à
l'heure et assure le chauffage d'une serre de 200 mètres carrés.
Au terme de deux ans, il sera possible de récupérer 80 mètres
cubes de terreau destiné aux jardins municipaux.
Au coeur des Landes de Gasgogne, à Pontenx-les-Forges, une expérience
intéressante est réalisée depuis le début
de 1980 par l'Association intercommunale du Born, qui regroupe 14 communes.
Une équipe d'écologistes volontaires est en train de rassembler
20 mètres cubes de branchages, de broussailles et d'écorces
provenant de l'élagage des pins. Déchiquetés par
un broyeur Jean Pain, ces débris vont constituer deux meules complétées
à 50%, par des ordures ménagères pulvérisées.
Après fermentation, le produit qu'on en tire sera vendu comme engrais
aux horticulteurs, aux agriculteurs et aux propriétaires de jardins
de la région.
Comme le dit M. Henri Stehlé, agronome et botaniste de réputation
mondiale, lauréat de l'lnstitut de France : Au
bout du chemin tracé par Jean Pain, il y a l'entreprise agricole
de demain, autonome, produisant elle-même de quoi fertiliser ses
sols et faire fonctionner ses équipements.
En Belgique et ailleurs. Les méthodes d'extraction
de l'or vert commencent à se répandre en Europe. A Londerzeel,
à 20 kilomètres au nord de Bruxelles, s'étend un
chantier de compostage flanqué d'un jardin florissant. C'est le
centre d'expérimentation du Comité international Jean Pain
(18, avenue Princesse Élisabeth, 1030 Bruxelles, Belgique), créé
en 1978 par M. Frederik Vanden Brande, son président, ancien secrétaire
général belge du Conseil des communes d'Europe.
Sur le chantier, c'est un incessant va-et-vient de camions et de tracteurs
déversant leur chargement de broussaille. Trois meules de compost
(150 tonnes au total) alimentent le jardin en engrais; il y a là
un verger, une pépinière d'arbres, de fleurs et de plantes
médicinales, et une section expérimentale pour le blé.
Les rendements y sont de 15 %, supérieurs à la moyenne.
Comme le centre n'est pas une entreprise commerciale, les récoltes
sont distribuées gratuitement à des familles de la commune.
Mince, la mèche blanche en bataille, vêtu de velours et chaussé
de bottes, Frederik Vanden Brande responsable de l'équipe de quatre
travailleurs mis à sa disposition par le gouvernement, m'explique :
«En 1979, nous avons lancé un premier appel aux 17 000
habitants de Londerzeel pour qu'ils recueillent la broussaille et les
bois de taille ou d'élagage; en quinze jours ils nous ont apporté
280 mètres cubes de végétaux. En un an, notre production
de compost est passée de 25 à 275 mètres cubes.»
Fort de ce succès, le Comité belge a lancé, en janvier
1980, une campagne nationale pour la collecte de broussaille: 200 communes
sur les 600 que comporte le royaume participent à l'opération.
Le centre de Londerzeel est aujourd'hui la vitrine et la fierté
du Comité Jean Pain, mais celui-ci a bien d'autres activités.
ll publie des brochures, donne des conférences, organise chaque
mois des journées portes ouvertes et, deux fois par an, des stages
de quinze jours où une centaine d'agriculteurs, d'étudiants
et d'écologistes venus des horizons les plus variés s'initient
aux méthodes de broyage, de compostage et de production du méthane.
En avril 1980, le ministère belge des Affaires étrangères
et de la Coopération a confié au Comité l'organisation
d'un séminaire qui a regroupé 32 agronomes, en majorité
africains.
Dans le monde entier, les méthodes de Jean
Pain voient s'ouvrir devant elles un immense champ d'application. L'inventeur
compte de fervents disciples aux États-Unis, en Australie, en Tunisie,
en Amérique latine et au Japon. Le livre qu'il a écrit avec
sa femme, traduit en cinq langues, s'est vendu à 70 000 exemplaires.
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