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Il importe de bien faire la différence entre l'économie réelle et l'économie symbolique
J'aurais pu titrer aussi : "Comment la comptabilité a déformé ce qui était simple!"
AJH

Economie réelle et économie symbolique

L’économie réelle est celle des biens matériels et des ressources naturelles.
L’économie symbolique est celle de la valeur des choses, des cours (matières premières, monnaies...), de l’argent.
Les richesses réelles sont concrètes, ce sont toujours des biens matériels. Leur représentation symbolique est toujours abstraite et s’exprime en unités monétaires.
Nous regarderons leurs différences grâce à deux courtes histoires...

Histoire 1: Les dix commerçants

Dans une petite ville, dix commerçants vivaient en bonne intelligence. Tous réalisaient un bénéfice de 25 % sur chaque vente.
Un beau matin, l’un d’eux reçoit la visite d’un client qui lui achète un objet de 1000 F contre deux beaux billets de 500 F tout neufs. Heureux de cette aubaine, notre commerçant décide d’acquérir un objet de même valeur, qu’il convoitait depuis longtemps chez son voisin sans pouvoir l’acheter ; il lui remet les 2 billets. Le deuxième commerçant en use de même avec le troisième ; et ainsi de suite jusqu’au dixième.
Bonne journée pour tous. Ils ont enregistré un honnête gain de 25 %, soit 250 F chacun.
Hélas, le lendemain, il faut déchanter, les billets étaient faux. Nos neuf commerçants, mus par un sentiment de solidarité, s’accordent pour verser au dernier, qui a donc gardé les billets, les 2/5 de leur bénéfice, soit : 100 F x 9 = 900 F.
Ainsi, tous sont payés. Et il reste à chacun un bénéfice de 150 F issu des deux faux billets. Du point de vue comptable, l’opération est impeccable. Tout le monde est satisfait, le percepteur et les volés presque autant que le voleur.

Moralité de cette histoire
L’ensemble des commerçants a été dépossédé d’une valeur matérielle, emportée sans paiement par un escroc, mais cette opération augmente leur bénéfice comptable. Il est à noter que si ces faux billets avaient circulé 100 fois (au lieu de 10), c’est 10 fois plus de bénéfices comptables qui auraient été réalisés... et on revient au fait que l’injection de monnaie (vraie de préférence) dans un système économique, génère une activité multiplicatrice, cette activité étant également multipliée si la « vitesse de rotation » de l’argent augmente (l’argent qui tourne génère de l’activité et de l’emploi, l’argent stocké dans un bas de laine n’en génère pas).
Le problème (l’astuce ?) de cet apologue des 10 commerçants est que, dans la réalité de notre monde, le dernier escroqué (celui qui s’aperçoit que les billets sont faux) est le seul qui en est de sa poche, car, dans cette même réalité les différents intervenants (commerçants) antérieurs ne se grouperont sûrement pas pour partager leurs bénéfices, même s’ils ont été réalisés par circulation de fausse monnaie... Mais, je répète, il ne s’agit que d’un apologue...

Histoire 2: Les Valbans et les Mélans

Il était une fois deux pays, la Mélanie et la Valbanie, qui vivaient en bonne intelligence. Les Mélans produisaient beaucoup de blé, quelque mille tonnes de plus que leur consommation. Mais ils manquaient fortement de briques pour la construction. Or, quand elles tournaient à plein régime, les fabriques valbanes de briques en produisaient quelque mille tonnes en excédent. Mais tout s’arrangeait parce que les Valbans étaient friands du blé importé de Mélanie.
Curieusement, les prix de revient du blé et des briques étaient identiques : 100 piastres la tonne.
Pour prendre une juste mesure de la qualité des relations qui s’étaient nouées entre les divers producteurs de chaque pays et les divers importateurs de l’autre, il faut savoir qu’en ce temps-là, la conjoncture était bonne et les prix stables : jour après jour la cotation du blé et celle des briques se maintenaient à 100 piastres la tonne.
C’est ainsi que les briques servaient de fret de retour aux navires apportant en Valbanie un blé très apprécié par sa population.

La réalité matérielle est favorable : les producteurs des deux pays enrichissent leurs collectivités de biens matériels et les échangent rationnellement.
Un observateur naïf, n’ayant pas subi de formation classique, serait tenté d’assimiler ces transactions à du troc. "Ces affaires-là, penserait-il, sont sages et bonnes puisqu’elles satisfont aux intérêts des deux parties, qui se défont de leurs surplus pour acquérir des produits qui leur manquent."
Mais voici qu’à la suite d’un événement extérieur, la conjoncture mondiale se détériore. Les cours du blé et des briques s’effondrent. Chacun baisse de moitié et c’est la catastrophe économique. Le troc serait resté identique mais les producteurs de blé et les fabricants de briques déposent leurs bilans, faute de pouvoir supporter une perte de 40.000 piastres. Les échanges cessent aussitôt, au grand dam des habitants des deux pays amis.

Moralité à ce supplément de la fable
C’est la comptabilité qui a déguisé cette réalité en calamité financière, qui n’aurait eu sans cela aucune incidence pratique pour les deux producteurs.

Deux déductions s’imposent

La première : il y a deux sortes de biens :
   les biens réels (matériels, concrets) : ce sont par exemple : une récolte de pommes, l’achat d’un appareil photo, l’audition d’un concert. En somme : « tout bien ou service dont on peut profiter ».
   les biens financiers (symboliques) : ce sont par exemple le produit de la vente des pommes ou de l’appareil photo ainsi que la recette du concert. C’est la quantité d’argent que reçoit le vendeur. Il s’agit de « l’image des ventes réelles ».

La seconde : il n’y a pas nécessairement concordance entre ces deux biens. Il peut même y avoir opposition entre eux. En effet :
   il est possible d’enrichir la collectivité en perdant à titre individuel (fabriquer des produits appréciés par ses clients et devoir déposer le bilan car on n’est pas rentable face à une concurrence externe ou sauvage).
   il est aussi possible d’appauvrir la collectivité en gagnant à titre individuel (détruire une partie de sa production pour maintenir les cours).

Finalement

L’économie traditionnelle ne mesure que des représentations symboliques (prix de revient, chiffre d’affaires, taux de rentabilité...).
L’économie traditionnelle ne se préoccupe pas des richesses réelles produites par l’action des hommes pour répondre à leurs besoins ou à leurs désirs. Elle ne se préoccupe pas non plus des avantages ou des dangers de ces productions.

Pour paraphraser Korzybski, l’économie traditionnelle oublie que « le mot n’est pas la chose », ou bien que « la carte n’est pas le territoire ». De même, la comptabilité n’est pas l’entreprise.
La confusion entre ces deux notions justifie par exemple :
   la mise en jachères, l’existence de quotas, la destruction des surplus... dans le seul but de maintenir les cours.
   le maintien de la fabrication de produits dangereux (amiante, sang contaminé, drogue...) ou la génération de pollution (rejet dans l’air ou dans l’eau) pour des raisons de rentabilité financière.

Réflexion «utopique» d’une régulation douanière simple : «La régulation semi-automatique des échanges internationaux»

Voici, simplifié à l’extrême, un schéma de « régulation douanière bivalente » dont résulterait, entre les nations qui l’adopteraient, un marché non pas « commun » comme celui dont nous subissons les agressions anarchiques, mais « solidaire ».
Supposons trois nations (ou nations groupées, tels l’EEC ou les USA), A, B, et C, soucieuses d’établir entre elles un marché solidaire équilibré par les mécanismes d’une régulation douanière bivalente. Elles commencent par confier à des statisticiens le soin de calculer les tarifs douaniers propres à réaliser, au départ, un équilibre approximatif. Une étude des trois marchés en cause conduit aux constatations suivantes : les prix sont de 100 chez A, 125 chez B, 150 chez C, comptés en même unité.
Ces données statistiques acquises, la solution du problème relève de l’arithmétique la plus simple : il s’agit d’élever de 25 % et 50 % les marchandises produites par A lorsqu’elles franchissent les frontières de B et de C, et d’abaisser à 100 le prix des marchandises qui font le chemin inverse. Les recettes douanières encaissées par B et par C sont affectées à cet usage. Les « prix exportation » de ces deux pays étant ramenés à 100, le même tarif douanier reste applicable aux échanges entre eux.
Ce mécanisme suffirait à équilibrer inviolablement les échanges entre les trois pays en cause. L’organisation d’un marché solidaire accessible à deux nations, à dix nations ou à toutes les nations du monde libre ne présenterait guère de difficultés théoriques ni pratiques. Chaque nation établirait elle-même son tarif douanier en fonction de ses vocations économiques particulières, sans abandonner la moindre parcelle de sa souveraineté.
Bien entendu, le présent schéma est abusivement simplifié. Les difficultés de sa réalisation pratique sont, en matière de détails, passablement nombreuses, notamment sur le plan juridique.
Des traités de toutes sortes semblent y opposer toutes sortes d’obstacles, mais aucun n’est insurmontable ni même très sérieux. Au demeurant, ce moyen d’obtenir l’équilibre des échanges internationaux n’en est guère qu’un parmi beaucoup d’autres. En le décrivant sommairement, l’objectif poursuivi est de montrer que des moyens fort simples peuvent suffire à résoudre des problèmes réputés insolubles.

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