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Les démonstrations du paradigme
1
- La « monnaie fondante » ou « monnaie franche »
Voici comment une solution simple
a amené à relancer léconomie...
Silvio Gesell, un Belgo-Allemand, avait fait une rapide fortune en Argentine
à la fin du XIXe siècle. Revenu au pays, il étudia
à fond les problèmes des monnaies, assujetties ou non
à perception dintérêt par leurs émetteurs.
Avant la guerre de 14, il conçut son maître livre, LOrdre
Économique Naturel (EdUromant-Bruxelles-1918). Il y posait
les bases de la Monnaie Franche qui nest pas vraiment une monnaie
puisquil ny a aucun intérêt à la thésauriser.
Keynes a écrit en 1936 que « le futur apprendrait plus
de lesprit de Gesell que de celui de Marx » (cf. La théorie
générale demploi, intérêt et Argent,
Londres 1936 - réimprimée 1967 - p.355).
Cette monnaie, pour tourner plus vite et fertiliser au mieux le corps
économique, perdait 1 % de son montant, à date mensuelle
fixe ; perte quil fallait compenser par un timbre de 1 % collé
sur le dos du billet pour quil puisse circuler.
Cette accélération (dun facteur 4 à un facteur
8... ) était due, selon Fischer, à leffet psychologique
de la perte à éviter (par lacheteur).
Utilisée 20 fois (dont 3 en France) lors des grandes crises économiques,
elle permit des métamorphoses incroyables :
À Wôrgl (Autriche, 1932-33), elle résorba en 11
mois un chômage au taux de 60 %.
En 1956, à Lignières-en-Berry (France), elle ressuscita
en un an une petite ville ruinée par la désertification
des campagnes, comme le relate Science et vie n° 488, et lutilisation
des « bons dachat » émis par le Maire fut ensuite
interdite par De Gaulle.
Mêmes effets à Marans (France) en 1957-58.
Et à Porto Alegre (Brésil) en 58.
En 33-34, aux USA, bien quelle ait été utilisée
très maladroitement (selon L. Fischer, qui avait étudié
de près ses procédures en Europe), elle créa des
redressements inespérés dans 14 villes. Le Congrès
sapprêtait à la légaliser quand le projet
de « New Deal » de F.D. Roosevelt fit tout stopper.
2 - Le "miracle monétaire"
de Schwanenkirchen
En 1919, se forma en Allemagne une
association "franchiste" qui avait pour but l'instauration
générale d'une "économie franche"...
Finalement, un ami du défunt Silvio Gesell, Hans Timm, émit
un "billet d'échange" qu'il appela "Wara",
mot symbolique composé avec Ware : marchandise et Warung: valeur
monétaire. Son organisation s'appela: "Société
d'Echanges Commerciaux Wara"
Cette monnaie libre fut émise
en valeur nominale de 0.5, 1, 2 et 5 wara et pouvait être acquise
par les membres de l'association pour un nombre de marks correspondant.
C'est seulement dans des cas d'extrême urgence que la wara devait
être reconvertie en marks. Tout adepte de cette doctrine se devait
de faire passer l'intérêt de la collectivité avant
le sien propre mais avec l'espoir de profiter par la suite des avantages
acquis au nom de la collectivité...
L'avantage de l'argent sur la marchandise
réside dans le fait que toute marchandise perd de sa valeur avec
le temps tandis que l'argent conserve la sienne. D'autre part, les franchistes
veulent que l'argent ne soit autre qu'un moyen d'échange qui
a pour seule couverture la confiance dans le travail et l'activité
du peuple qui s'en sert. En outre, les franchistes sont d'avis qu'une
monnaie qui diminue progressivement de valeur circulera beaucoup plus
vite et sera ainsi plus productive qu'une monnaie qui soi-disant ne
perd pas de sa valeur... mais qui peut être thésaurisée
et servir aux spéculations de toutes sortes...
Pour débuter, les franchistes
créèrent dans un cercle restreint de leur organisation
cette monnaie d'échange... Unité de la wara = un mark.
Perte de valeur: 1 % par mois, compensable par le collage d'un timbre.
Jusqu'en 1931, la Wara ne retint pas l'attention du grand public...
Schwanenkirchen : 1927-1930
Schwanenkirchen est une petite commune de la forêt bavaroise,
une contrée sauvage, isolée, aux communications difficiles
et archaïques. Un pays où le matériel "roulant'
usagé rend ses derniers services avant sa réforme définitive,
où des centaines de villages ne connaissent ni canalisations
d'eau ni électricité, où les enfants font des kilomètres
à pied en sabots pour aller à une école dont le
maître doit s'occuper de sept classes à la fois...
La région est triste: l'exploitation
des mines est arrêtée, les carrières abandonnées,
les artisans chôment, les commerçants attendent vainement
de problématiques clients, les marchands de bestiaux traînent
sur des dizaines de kilomètres avec leurs bêtes in habituées
à la marche par un trop long séjour dans les étables,
et reviennent des "foires" sans avoir pu réaliser la
moindre affaire.
La mine de Schwanenkirchen est abandonnée.
Elle avait été exploitée par une société
anonyme avec administrateurs, directeur, contremaîtres et tout
un appareil bureaucratique complexe. Celle mine qui produisait un charbon
de qualité moyenne, avait fait vivre les ouvriers des environs
ainsi que les commerçants et était un des facteurs économiques
principaux de l'endroit... Or, la société fit faillite
et l'exploitation fut abandonnée.
C'est alors que l'ingénieur
Hebecker acquit la mine aux enchères dans le secret espoir de
l'exploiter à son compte. Hélas ! il ne trouva personne
pour financer l'entreprise. Qui aurait voulu investir des capitaux dans
une contrée aussi inaccessible.
Ainsi faute d'argent, plus âme
qui vive ne descend dans les galeries, les eaux dépassent le
fond de 50 mètres, les mineurs vont par de tristes sentiers au
bureau du chômage et l'ingénieur habite seul à côté
de son puits noyé... Une misère inhumaine règne
dans tout le pays.
Schwanenkirchen : 1930-1931
La mine a brusquement repris son
activité... Des pompes puissantes aspirent l'épaisse couche
de liquide, des scaphandriers desoendent la tour d'extraction qui avait
été incendiée est reconstruite; à un rythme
régulier les ascenseurs montent et descendent et les wagonnets
emportent le charbon a la gare à une cadenoe jamais connue. Le
fonctionnaire du bureau de chômage ne voit plus ses soixante habitués...
les restaurants sont remplis de consommateurs, les bouchers de Hengersberg
vendent tous les samedis leur quintal de viande, les propriétaires
des bureaux de tabac entendent avec plaisir la sonnette de leur magasin,
les quincailliers font un chiffre d'affaires inaccoutumé, les
costumes et les chaussures se vendent comme jamais auparavant... Toute
la contrée a pris un aspect de gaîté et d'espoir...
Et ceci au moment même où le monde entier subissait les
jours sombres de la crise économique générale (la
"crise de 29").
Que s'était-il passé?
Voici en quelques mots la clé du mystère...
L'ingénieur Hebecker était
franchiste. Voyant les portes de toutes les banques se fermer devant
lui, il s'adressa à ses amis franchistes leur demandant la possibilité
d'une avance de fonds en leur faisant remarquer que c'était une
excellente occasion de propagande pour la société. Ceux-ci
comprirent toute l'importance d'une expérience pratique et donnèrent
50000 wara à Hebecker.
Alors une chose stupéfiante
commença. Pendant qu'à Berlin et dans toutes les capitales
du monde, les ministres s'affairaient vainement sur les problèmes
de crise, baisse des prix, économies, chômage, la petite
agglomération de la foret bavaroise, Schwanenkimhen, en se rendant
indépendante, se soustrayait à la misère mondiale.
Comment cet ingénieur réalisa
ce prodige?
lI fit rassembler les mineurs réduits au repos forcé depuis
des années et leur annonça que le travail dans la mine
pouvait reprendre. Il leur déclara qu'il n'avait pas d'argent
pour les payer mais quelque chose qui pouvait en tenir lieu pour peu
qu'ils fassent confiance à cette "wara". Les mineurs
examinèrent les "billets jaunes" et répliquèrent
à l'ingénieur que leur propre confiance avait beaucoup
moins d'importance que celle du boulanger, du cordonnier et des commerçants
en général... qui devaient leur donner -en échange-
des matières comestibles, des vêtements, etc...
Ne rencontrant pas assez de compréhension
cher les producteurs et les commerçants de la région,
Hebecker organisa alors une cantine alimentée par ses amis franchistes
d'Allemagne centrale qui, eux, acceptèrent la "wara"
en paiement. Quelques semaines plus tard, l'ingénieur eut la
visite des commerçants fort mécontents de ce système
qui, d'après leurs doléances, leur enlevait définitivement-
toute possibilité de vivre. Ils voulurent avoir de plus amples
détails sur ces "billets" et l'assurance de gagner
de l'argent en les utilisant. Le patron de la mine leur expliqua que
la plus grande partie du salaire de ses ouvriers allait au boulanger,
puis de celui-ci au boucher qui les donne à son tour au tailleur,
au cordonnier, au forgeron et ainsi de suite... c'est-à-dire
que ces billets peuvent -mieux encore que l'argent de l'Etat - rester
constamment en circulation. Mieux encore que les billets officiels qui
sont thésaurisables. Il leur déclara en outre qu'au cas
où d'importantes sommes de wara devraient s'accumuler, les franchistes
s'engageraient "exceptionnellement" à les rembourser
contre des marks.
A partir de ce moment-là,
le "nouveau système monétaire" fonctionna comme
une machine bien réglée. Hebecker a remis an route la
mine, occupé quarante ouvriers et "revitalisé"
l'économie dans trois villages.
Quand après deux ans de chômage
consécutifs, les ouvriers touchèrent leur première
paie, aucun d'eux n'avait intérêt à garder un seul
centime. La totalité de leurs appointements alla aux commerçants
pour couvrir les dettes et pour acquérir les denrées de
première nécessité. Les commerçants, réticents
et sceptiques d'abord, durent se rendre à l'évidence qu'aucune
autre monnaie n'étant aux mains des consommateurs, il valait
mieux l'accepter que manquer la vente. Ils ne tardèrent pas à
remettre leurs "wara" aux grossistes et producteurs ; ces
derniers cherchaient à placer le plus rapidement possible leurs
billets et s'approvisionnèrent en charbon à la mine Hebecker.
Ainsi fut établi le circuit de la "wara" dont une grande
partie retournait à la mine pour se transformer en salaire tout
en contribuant à améliorer le bien-être général.
Quelques mois après, cette petite localité était
méconnaissable. Tout le monde avait payé ses dettes et
un air de franc optimisme soufflait à travers le pays...
Le succès de cette expérience
-au milieu de la crise économique mondiale- se répandit
dans toute l'Allemagne. Des reporters venus de tous les horizons pour
être témoins oculaires du "miracle de Schwanenkirchen"
affluèrent dans le pays. Même les U.S.A. en parlaient dans
leurs journaux financiers. Sans toutefois donner la vraie raison du
miracle, ils mentionnèrent simplement l'essai d'une monnaie dynamique,
inthésaurisable. Il n'est pas douteux que si Hebecker avait tenté
de remettre la mine en route avec 40000 D.M., il aurait abouti à
un échec certain. L'argent serait passé en une ou deux
mains seulement et chacun laurait gardé -en réserve-
en raison des mauvaises conjonctures économiques...
Pour terminer l'histoire de la "wara",
il fàut ajouter que dans toute l'Allemagne, des milliers de commerçants
l'acceptèrent et que d'autres communautés comptaient appliquer
ce système monétaire. Disons encore que ce mouvement eut
une certaine influence en Allemagne :il combattit la politique déflationniste
du gouvernement Broning et beaucoup de gens trouvèrent du travail.
Mais le gouvernement se mit à
s'occuper de l'affaire sous prétexte que la "wara"
était une monnaie et son émission en contravention avec
un droit que seul l'Etat possède. Au tribunal, la "wara"
gagna le procès. Mais le gouvernement continua son opposition
en prétendant qu'elle pouvait conduire à une dangereuse
inflation... hélas! le gouvernement ne sut pas faire la distinction
entre inflation qui part à zéro pour atteindre des chiffres
astronomiques et la modeste "wara" qui part au bord du précipice
pour ramener léconomie sur la terre ferme sans pour cela
demander une aide extérieure... Finalement, l'arbitraire peut
arrêter le bon sens: la wara fut interdite. Le résultat
ne se fit point attendre: Schwanenkirchen et les autres villages pour
lesquels la wara était "le fluide vital" de la machine
économique furent de nouveau réduits au marasme complet...
Un décret du Chancelier Brûning
en date du 30 octobre1931, interdit forrnellement en Allemagne l'usage
de la wara, de la monnaie timbrée et des bons d'échanges
en général... La France ne s'est pas montrée plus
libérale que l'Allemagne puisqu'elle interdit le fonctionnement
des "Mutuelles d'échanges" que quelques pionniers franchistes
avaient instituées dans notre pays...
Pour conclure ce bref exposé,
nous allons donner le point de vue des intéressés :
Les commerçants "Nous sommes heureux de perdre 1%
par mois du moment que nous pouvons compter régulièrement
sur le salaire de quarante ouvriers. Sans la "wara", la mine
serait morte, les ouvriers au chômage et notre recette nulle.
Une monnaie "timbrée' est préférable à
une monnaie fantôme".
Les ouvriers : "Nous ne perdons pas les 1% mensuels, notre salaire
va immédiatement dans les magasins d'alimentation où nous
n'avons plus aucune difficulté à les placer Nous serions
heureux d'avoir beaucoup de "wara", car sans leur institution,
nous serions encore dans la misère".
Les franchistes: "La wara cette petite coupure jaune signée
par des inconnus- ne contrevient à aucune loi car ce n'est pas
une monnaie! La wara n'est qu'un "instrument d'échange"
émis par la "S.E.C. Wara". Ce n'est pas de l'argent
: la wara n'a pas de couverture et n'est pas remboursable. D'autre part,
la wara ne rapporte pas d'intérêt et ne se prête
pas à la spéculation...".
3 Le « miracle monétaire
» de Wôrgl
Voici une analyse détaillée
du « miracle monétaire » de Wôrgl
Dans LIllustration du 9 septembre 1933, Claude Bourdet terminait
en ces termes un article sur la métamorphose de Wôrgl :
Wôrgl est devenu aujourdhui un lieu de pèlerinage
pour tous les « économistes libres » du monde entier...
Le 17 février 1934, dans une conférence radiodiffusée
par plusieurs radios américaines, le professeur Fisher recommandait
Wôrgl comme le meilleur exemple de cette « monnaie datée
» quil souhaiterait voir introduire partout. Il la déclarait
seule capable de combattre la pauvreté et le chômage.
Que sétait-il passé ?
Auparavant, la ville de Schwanenkirchen, dans une situation dramatique
due à la crise (1931), avait retrouvé la prospérité
en quinze mois. Grâce à la « monnaie franche »
de S. Gesell. Celle-ci perdait sa valeur si on ny apposait pas
un timbre de 1 % au 30 de chaque mois. Elle tournait plus vite et permettait
plus déchanges ; car les possesseurs de billets cherchaient
à éviter de payer cette « taxe à linertie
».
La commune autrichienne de Wôrgl était une petite ville
industrielle. En 1932, elle comptait 4300 habitants, dont 1500 étaient
chômeurs (60 %).
Les impôts ne rentraient pas et la situation financière
de la ville était désastreuse.
Voulant mettre fin à ce marasme, le bourgmestre avait suivi avec
intérêt lexpérience de Schwanenkirchen. Pour
vaincre les difficultés de trésorerie de son administration,
il décida de se servir de la « monnaie franche ».
« Lincitateur » serait la municipalité après
accord avec une majorité de citoyens, ouvriers, commerçants,
ainsi que la Caisse municipale dépargne.
Lapplication pratique fut la suivante : tous les employés
municipaux (y compris le maire) toucheraient 50 % de leurs appointements
en « monnaie franche » et les nouveaux seraient totalement
rétribués avec cette monnaie.
Conformément à ce plan, il fut émis 32.000 schillings
le 1er août 1932 en billets de 1, 5 et 10...
Les résultats tangibles
Certains commerçants de Wôrgl, tout comme à Schwanenkirchen,
refusèrent au début daccepter cette monnaie qui
avait une trop grande ressemblance avec la monnaie légale ; mais
quand ils se rendirent compte de lintensité de la circulation
et constatèrent que les employés et ouvriers municipaux
achetaient dans les boutiques qui acceptaient cette monnaie auxiliaire,
lesprit de concurrence reprit bien vite le dessus et ils suivirent
lexemple des autres...
Or, après lintroduction de la « monnaie franche »,
non seulement les impôts courants furent payés, mais la
ville réussit à solder tous ses arriérés,
elle put faire exécuter, dans le deuxième semestre 1932,
100.000 schillings de travaux : sept routes neuves, sept km dasphaltage
; douze nouvelles rues furent projetées... On étendit
le système de canalisations. On planta des arbres, on reboisa
la forêt... La vie économique prit une intensité
incroyable... Et il y eut du travail pour tous !
Les banques profitaient également de cette activité retrouvée.
Au 1er janvier 1933, Wôrgl avait une nouvelle piste de ski (tremplin)
et une piscine... Un nouveau pont en ciment armé portait linscription
: « Construit en 1933 avec de largent libre ».
Déjà plusieurs communes voisines allaient être admises
par Wôrgl dans le système. Cest alors quune
plainte contre le maire de Wôrgl fut déposée à
la Cour suprême de Vienne... Le Conseil municipal contre-attaqua...
en prouvant :
que la commune avait pu payer tous ses arrérages sur les impôts
(120.000 schillings),
quelle avait réussi à exécuter bon nombre
de travaux publics de première nécessité,
que le chômage avait été complètement résorbé,
que léconomiste américain, le professeur Irving
Fisher, de lUniversité de Yale, avait envoyé en
décembre 1932 une commission pour étudier cette expérience,
quil ne sagissait que dune « monnaie auxiliaire
» et non dune monnaie véritable.
Rien ny fit ! De procès
en procès, la Banque dAutriche plaida latteinte à
son privilège démission par cette monnaie «
hérétique » (sic). La commune fut obligée
de retirer ces « bons »...
La manière dont le tribunal a débouté Wôrgl
de son recours montre quelle reconnaissait les effets très
positifs de cette expérience, qui avait conduit à une
reprise économique rapide, mais quelle refusait de la laisser
poursuivre, renvoyant de ce fait les citoyens à la misère.
M.B.Issautier (Dune révolution
économique et monétaire - 1961) analyse ainsi ces expériences
:
Une analyse plus fine de ces expériences de « monnaie fondante
» laisse quand même supposer que leffet économique
nest pas tant dû au fait que cette monnaie présentait
cette caractéristique (ce que nous retrouvons dans les périodes
de forte inflation), mais au fait quelle nétait pas
créée par une banque et un mécanisme dendettement.
Il sagissait donc de « monnaie permanente ».
4 Ithaca : Article du NOUVEL
OBSERVATEUR - Jean-Paul Dubois
Cette ville de l'État de
New York a sa propre monnaie et se passe très bien d'un billet
vert qui, selon ses habitants, ne sert qu'à enrichir les multinationales.
Vous savez la meilleure ? Ça marche !
Ce que l'on fait ? On est au chaud, dans une voiture, et l'on suit un
homme qui pédale sur son vélo par une température
proche de zéro. Ce que l'on voit? Un casque blanc en polystyrène,
le bout d'une barbe rousse et le dos voûté de ce cycliste
qui peine sous un voile de pluie et les bouffées du vent. Sa
roue arrière remonte une gerbe d'eau qui ruisselle en cascade
sur son anorak. On a eu beau insister, tout à l'heure, pour l'emmener
dans la berline, il n'a rien voulu entendre : « Je ne conduis
pas les automobiles. Et je ne m'assieds pas davantage dedans. C'est
ma philosophie. » La scène se passe à Ithaca,
État de New York. Dans cette ville, la firme Borg Wagner fabrique,
pour le monde entier, les boîtes automatiques des voitures les
plus réputées. Mais pour changer de vitesse, Paul Glover
vous dira que l'on n'a jamais rien inventé de mieux qu'un bon
dérailleur à câble. C'est comme ça. Et il
n'y a pas à discuter : "Je n'aime pas ce qui pollue.
Je refuse aussi de prendre l'avion. À la rigueur, parfois, quand
je n'ai pas le choix, j'emprunte le train. Lorsque, de surcroît,
vous apprenez qu'il y a quelques années cet homme a mis six mois
pour effectuer à pied la diagonale Boston-San Diego afin de découvrir
à quoi ressemblaient vraiment les tempêtes, les orages,
les hommes et les animaux de ce pays", vous pensez avoir affaire
à un flâneur fêlé,
Et vous ne pouvez pas vous tromper plus allègrement. Car L'homme
qui là, devant nous, trempé jusqu'aux os, mouline dans
la tourmente est l'économiste le plus astucieux de l'État,
le "banquier alternatif" le plus populaire, le plus zazou,
et le plus à gauche que la finance ait jamais connu. Le "New
York Times", le "Wall Street Journal", "Associated
Press" et même le magazine ultracapitaliste "Across
the Board" lui ont consacré de longs articles dithyrambiques.
Cela est d'autant plus surprenant qu'il n'y a sans doute pas au monde
quelqu'un qui méprise plus l'argent en général
dollar en particulier que Paul Glover. Au point d'inventer et de lancer
en 1991, dans sa ville, une nouvelle unité monétaire.
Dont il imprime lui-même les billets. Et que la plupart des commerçants,
des administrations et même une banque acceptant. A Ithaca, on
estime que 2 millions de dollars de cette « monnaie de singe
» sont aujourd'hui en circulation. Cette devise locale s'appelle
l' "Ithaca hour". Et, consécration suprême,
George Dentes, le procureur du comté, a récemment annoncé
« qu'il en cuirait aux aigrefins tentés de contrefaire
les talbins bigarrés bricolés par Glover puisqu'ils seraient
désormais punis aussi sévèrement que s 'ils fabriquaient
des faux dollars ». Je dirais que cela devrait être
même plus durement sanctionné, ajoute Paul. Car l'Ithaca
hour est une monnaie réelle dont la contrepartie représente
le travail palpable de gens qui existent, tandis que le dollar est une
monnaie de Monopoly des espèces dépecées de toute
matérialité, qui n'ont plus d'équivalent or ni
même argent, mais seulement celui d'une dette nationale de 5 200
milliards de dollars. En Amérique, le plus grand fabricant de
fausse monnaie, c'est l'État .
Ne vous y trompez pas. Ce discours n'est pas celui d'un quelconque milicien
antifédéraliste fascisant comme on en rencontre un peu
partout dans ce pays. Paul Glover serait plutôt tenant d'un nouvel
ordre économique bienveillant, reposant essentiellement sur des
marches de proximité, des marques de civilité et des échanges
de bons procédés. Évidemment, une telle théorie
mérite d'être explicitée. Ancien publicitaire et
journaliste, diplômé de gestion municipale, Glover se met
en 1991 à observer les mouvements de l'argent dans sa ville.
Ce qu'il voit. Les banalités de base du capitalisme : de puissantes
compagnies, de grandes chaînes nationales de magasins qui s'installent
à Ithaca pour aspirer l'argent local avant de le réinvestir
ailleurs.
Glover n'a plus alors qu'une idée en tête. Désamorcer
cette pompe à finance, diminuer le débit de ce vorace
pipe-line, afin de le remplacer par on système d'irrigation en
circuit fermé. Que l'argent tourne, circule, soit, mais sur place,
entre soi. C'est alors que lui vient l'idée de l'Ithaca hour,
cette unité monétaire que l'on ne pourrait gagner et dépenser
que dans la Communauté. En vendant ou en achetant des services
et des biens produits localement. Et voilà comment, pour lutter
contre le capital, Glover se mit à battre monnaie. Le plus difficile,
dans cette histoire, fut bien sûr de convaincre les 30 000 habitants
de la ville et les 40 000 étudiants de la toute proche université
Cornell que ce papier singulier, qui sur ses deux faces proclamait narquoisement
"In Ithaca we trust ", était autre chose qu'une facétie
antitrust. Le temps et la nature même de ce séduisant nouveau
système d'échange se chargèrent d'instaurer la
confiance.
Comment ça marche ?
"Le billet de base, l'Ithaca hour, vaut 10 dollars, ce qui représente
en gros le salaire moyen horaire payé dans cette ville, explique
Paul Glover. Prenons maintenant un fermier qui vend pour 20 dollars
de fromage. À la place de la monnaie nationale, il reçoit
donc deux heures de travail gratuit. Avec ce petit capital, il achète
par exemple les services d'un menuisier, qui lui-même fait appel
au savoir-faire d'un mécanicien, lequel utilise ces heures pour
payer son chiropracteur, qui lui se sert de ces billets pour s'offrir
quatre places de cinéma, et ainsi de suite. C'est un système
sans fin qui grandit de lui-même, une économie écologique,
en vase clos, qui s'écarte du dollar et où le temps de
travail réel remplaces les liquidités abstraites."
Au début, l'affaire ne tournait que sur une centaine de commerces.
Aujourd'hui, ce sont 1 450 boutiques et entreprises qui acceptant cette
devise locale, et une revue publiée tous les deux mois remet
à jour la liste des participants. À Ithaca, on peut pratiquement
tout acheter avec ces coupures. Des dîners en ville, des réparations
de toiture, des légumes, du mobilier et même des voitures
d'occasion. La mairie et la chambre de commerce ont avalisé la
devise, et l'Alternatives Federal Credit Union, une banque des plus
officielles, facture certaines de ses charges et quelques frais de crédit
en Ithaca hour, « Je ne suis pour rien dans le succès
de cette méthode » insiste Glover. «Ce sont
les gens de la ville qui ont permis que cela réussisse. Parce
qu'ils ont cru en ce système».
Le plus étonnant, c'est que ce système de troc moderne
fait des émules. Vingt-cinq villes, dont Hardwick (Vermont),
Waldo (Maine), Santa Fe (Nouveau Mexique) et Kingston (Canada), ont
édité, le plus légalement du monde, leur propre
monnaie. Et cela grâce aux conseils que Glover dispense sur Internet,
mais aussi avec l'aide de son kit de lancement, qu'il vend avec une
vidéo pour 40 dollars.
Une banlieue de Mexico tente, elle aussi, l'aventure, et le jour de
notre arrivée, sur son vélo, notre hôte filait à
un rendez-vous que lui avaient fixé des émissaires zapatistes
désireux de s'informer sur cette nouvelle forme d'économie.
"Ils cherchent un moyen de rendre financièrement viable
leur révolution, de sortir des circuits classiques de L'argent,
dit Glover. Vous savez, cette forme de troc est très intéressante
pour des pays pauvres, et j'ai eu plusieurs contacts avec des États
africains."
En attendant, à Ithaca, on peaufine le système.
La librairie Autumn Leaves est un peu la banque centrale du système.
(C'est ici que l'on vient changer ses dollars en Ithaca hours, jamais
l'inverse).
"Pas de spéculation, pas d'inflation, observant Stephany
Marx, le gérant. Nous émettons de nouveaux billets
quand cela est nécessaire, a mesure que l'organisation grandit.
Et, comme routes les banques, nous remplaçons les coupures endommagées".
Pour faire basculer les derniers sceptiques, voici un florilège
des appréciations que les habitants de la ville portent sur leur
monnaie :
Michael, graphiste : "Les Ithaca hours sont la meilleure
chose qui soit arrivée dans notre cité depuis l'invention
du pain en tranche."
Joe, marchand de disques: "Cela reflète notre philosophie,
stimule notre agriculture, notre artisanat, et responsabilise nos vies."
Danny, électricien : "Notre argent reste ici et
nous nous entraidons, plutôt que d'enrichir des multinationales."
Dave, professeur d'économie : "Cette organisation
parallèle crée un lien de solidarité et donne notamment
la possibilité à des chômeurs de trouver un emploi."
Eli, rabbin : "Les "heures" sont une manière
de rendre l'économie humaine, d'y ajouter une note chaleureuse
et fraternelle."
Charlie, fabricant de tambours : "Cette forme de troc nous
permet, à ma femme et à moi, de manger plus souvent au
restaurant."
Bill et Cris, marchands de légumes: "Grâce
à cet argent local, davantage de gens achètent des produits
du terroir. Cela a fait augmenter nos ventes, et nous nous offrons désormais
des petits luxes que nous n'aurions jamais pu nous payer en dollars.
"
Voilà succinctement résumée luvre magique
de Paul Glover, ce cycliste activiste aimé des zapatistes et
célébré par la presse capitaliste. Le jour de notre
départ, à l'aéroport, des vols ont été
annulés é cause de la force des bourrasques. En nous tendant
une main amicale, Glover dit : "Vous avez de la chance. Pour
un mois de novembre, il fait plutôt doux". Puis il enfourche
sa bécane, ficelle son casque sous son menton, toise les frimas,
et tel un courant d'air disparaît dans le vent.
5 Quest ce qui empêche
un « plan Marshall Européen ? »
Voir l'article Éradiquer
la pauvreté en Europe et dans les PVD. La nécessité
d'un « plan Marshall » européen.
(Proposition retenue au "Congrès Européen Citoyen"
- Liège 22 et 23 septembre 2001)
...dont la conclusion est la
suivante :
"Si un gouvernement peut émettre
des « bons du Trésor » ou des obligations dEtat,
il peut émettre des crédits sans intérêt.
Les deux sont des promesses de payer, mais l'un plombe les prix, et
l'autre aiderait les populations. C'est une situation terrible lorsque
le gouvernement, pour augmenter la richesse nationale, doit s'endetter
et se soumettre à payer des intérêts ruineux à
des structures privées qui contrôlent la valeur fictive
de la monnaie. Dans un système où la monnaie est crée
par le système bancaire privé, avec intérêt,
chaque fois que nous voulons augmenter la richesse nationale dun
pays, nous sommes forcés daccepter une augmentation de
sa dette.
Un Plan Marshall Européen
à destination des PVD et de l'Europe elle-même "est
possible" et cela ne nous appauvrirait en rien, au contraire puisqu'il
permettrait de développer une production écologiquement
orientée en créant des emplois. C'est maintenant aux techniciens
de la monnaie et aux économistes de proposer un "schéma
pratique". Mais il est évident qu'il ne sert à rien
d'un coté d'aider ces pays pauvres par une action telle que celle
ci tout en les étranglant d'un autre en leur réclamant
une dette et les intérêts qu'ils ne peuvent payer sans
des sacrifices que nous n'oserions surement pas demander à nos
propres populations."
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