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Le Rajasthan met le désert au vert

Par Pierre Prakash

"Il y a 15 ans, il n'y avait rien ici, juste des terres arides", raconte Kanheya Lal en désignant les cultures qui s'étendent à perte de vue. C'était une zone désertique, la plupart des villageois étaient partis travailler en ville. Or, aujourd'hui, l'eau est revenue, et le village tout entier vit à nouveau de l'agriculture. Personne n'a jamais vu autant d'eau dans cette région". Ces mots résument à eux seuls le miracle que connaît, depuis quelques années, le district d'Alwar dans l'état du Rajasthan, au nord-ouest de l'Inde. En une décennie à peine, le désert a été transformé en une oasis verdoyante et prospère. Un miracle d'autant plus impressionnant qu'il ne doit rien aux technologies modernes, et tout à la résurgence des méthodes traditionnelles de récupération d'eau de pluie.

Rivières ravivées

C'est, en effet, la construction de simples réservoirs en terre, creusés à la main, qui a permis de renverser le processus de désertification dû à l'exploitation intensive des eaux souterraines. Parallèlement, les habitants ont lancé un programme de reforestation sur les collines alentour, dont les arbres avaient été anéantis par les troupeaux et les coupes sauvages. Résultat : les forêts regagnent du terrain, les surfaces cultivables ont été triplées, les rendements agricoles multipliés par dix. Le tout sans même les conseils d'un ingénieur. « Nous n'aurions jamais pensé que c'était possible, avoue Kanheya Lalen en souriant, mais les méthodes de nos ancêtres étaient si efficaces que nous avons même réussi à ressusciter la rivière ». Asséchée depuis plus de soixante ans, la rivière Arvari, longue de 45 kilomètres, est ressortie de terre, en 1996, grâce à la remontée des nappes phréatiques. Depuis lors, quatre autres cours d'eau ont été ravivés dans la région, redonnant vie à des centaines de villages qui étaient, sinon, voués à l'abandon.

Lancé en 1987 par la petite ONG Tarun Bharat Sangh (TBS), le projet de récupération d'eau de pluie du district d'Alwar est aujourd'hui un modèle mondial en matière de préservation de ressources en eau. A ce jour, ce projet entièrement écologique a réellement permis de ressusciter plus d'un millier de villages abritant une population de 700 000 personnes. Réussite d'autant plus spectaculaire qu'elle repose sur la participation des villageois eux-mêmes. A coup de pelle et de pioche, ils ont creusé des centaines de « johads », terme local pour désigner les réservoirs en terre. Installés pour la plupart au bas des collines, ils permettent de récupérer non seulement les gouttes, mais aussi et surtout les eaux de ruissellement, qui, autrement, se perdent en surface. « Dans un premier temps, les puits se sont remplis, puis, après plusieurs années, les cours d'eau ont commencé à se reformer. », explique Rajendrah Singh, directeur de TBS et architecte du projet.

« La force de ce projet, c'est la participation active de la population locale », souligne cet homme, devenu un héros en Inde. Sans cette implication des villageois, l'eau serait à nouveau gaspillée et on reviendrait à la case départ. « Pour que les résultats soient durables, il faut que les bénéficiaires soient chargés de la gestion des ressources naturelles ». Dans certains villages, il a fallu plusieurs années pour convaincre les habitants de s'entendre, chaque famille devant accepter qu'au moins un membre participe aux travaux collectifs. Pourtant, aujourd'hui, les résultats sont là, et les habitants sont les premiers à se soucier de la préservation de leurs ressources. « Notre condition économique s'est améliorée au fur et à mesure que le paysage changeait, résume le vieil Arjun, affairé à réparer un johad. Maintenant, nous savons qu'en préservant la nature, nous assurons notre survie. »

Dans chaque village, un comité a été élu pour veiller à la préservation des ressources naturelles. Dans la région d'Arvari, ces comités ont même été fédérés au sein d'un « parlement de la rivière » qui légifère sur l'utilisation de l'eau. Parmi les décisions prises : interdiction de planter des cultures soiffardes comme le riz ou la canne à sucre, interdiction d'utiliser des pesticides afin de ne pas polluer les nappes phréatiques, interdiction d'utiliser l'eau à des fins industrielles ou de vendre son terrain à une industrie. Ceux qui violent ces lois ont des amendes, et, s'ils refusent de payer, ils sont rejetés de la communauté, l'horreur dans ces zones rurales traditionnelles.

Reforestation

Pour protéger les forêts renaissantes, le « parlement » interdit aussi les coupes sauvages et a mis en place un système de « clôtures sociales » pour les pâturages. Les villageois décident ainsi, ensemble, des zones interdites aux troupeaux. « Une zone replantée n'est ouverte en pâture que trois ans après pour les vaches, cinq ans pour les chèvres et sept ans pour les chameaux », explique Arjun. Résultat : la végétation recouvre aujourd'hui près de 60% du district d'Alwar, contre seulement 6% en 1987. « La reforestation est essentielle pour préserver les ressources en eau, souligne Rajendra Singh, car sans végétation sur les collines, l'érosion ensable les réservoirs, et l'eau ne percole pas jusqu'aux nappes phréatiques ». Au-delà de sa vocation écologique, le projet a permis un développement économique inespéré. Les prix des terrains ont été multipliés par 150 et les paysans autrefois contraints à l'exode rural, produisent désormais assez pour exporter leurs légumes et leurs céréales dans toute la région. Un impact impressionnant pour un projet qui n'a coûté que 1,5 million d'euros sur 15 ans, soit une infime partie des sommes dépensées chaque année dans le monde sur des projets de grands barrages sont les résultats sont bien moins visibles.

Article mis en ligne le 03/08/06
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