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Nature et Progrès

40 ans dans l'histoire de la bio

Quand on se penche sur l'histoire de l'agriculture biologique en France, on croise inévitablement le chemin de Nature & Progrès. Si l'influence de cette fédération internationale décroît dès que l'AB devient propriété de l'Etat, elle n'en perd pas pour autant sa légitimité. Car en s'officialisant, l'agriculture biologique a pris une tournure industrielle qui fait table rase des préceptes qui l'ont fait naître. Et Nature & Progrès est là pour le rappeler… à tous ceux qui voient dans la bio autre chose qu'un simple marché porteur…

Avant de faire son apparition en France au début des années 50, la pratique de l'agriculture biologique s'est développée en Autriche, en Allemagne, en Suisse et en Angleterre. Qu'ils émanent de Rudolf Steiner, d' Erhenfried Pfeiffer, de Rusch ou de Sir Howard, ces courants de pensées ont en commun de dénoncer la spécialisation excessive des productions et l'usage des engrais et pesticides issus de l'industrie chimique… militaire.

Les premiers mouvements de réflexions sont d'abord confidentiels car l'agriculture industrielle n'a pas encore pénétré les campagnes profondes ; c'est la pénurie alimentaire liée à la 2e guerre mondiale qui amène les gouvernements à établir des plans de "modernisation" de l'agriculture qui vont désintégrer la paysannerie. Comme l'industrie a besoin d'hommes, des machines les remplacent dans les champs. En une dizaine d'années (de la fin des années 40 au début des années 60), nous passons d'une agriculture qui ne produit pas assez, faute de bras, à une agriculture qui produit trop, avec de moins en moins de paysans. C'est l'exode rural, l'urbanisation à outrance et l'accélération du processus d'intensification d'une agriculture intensive désastreuse pour l'environnement et la santé.

Des consommateurs commencent à s'interroger sur la qualité d'une alimentation produite dans des conditions industrielles et chimiques. Cette réflexion, menée sur les produits agricoles par des consommateurs environnementalistes, intègre autant les questions purement "diététiques" de l'alimentation que les paramètres sanitaires ou les facteurs écologiques, économiques et sociaux liés à ces modes de production.

En France, dès 1956, l'application des méthodes proposées par Rusch conduit aux premiers essais d'utilisation d'un engrais naturel, une algue appelée lithothamme ; en 1963, la méthode Lemaire Boucher et la société du même nom - chargée de la commercialisation de ces algues - sont créées. Les producteurs pratiquant cette méthode, et ayant droit d'usage de la marque Lemaire Boucher, doivent acheter leur engrais à la Société qui, en retour, commercialise leurs céréales : une sorte d'intégration agricole...

Dans le mouvement bio naissant, la démarche commerciale de Lemaire Boucher ne fait pas l'unanimité. En réaction, l'association Nature & Progrès est fondée, en 1964, par André Louis, ingénieur agronome, Mattéo Tavera, architecte, et André Birre, ingénieur aux Ponts et Chaussées. Ce ne sont pas de jeunes têtes enflammées par des idées originales, mais des hommes d'un âge dit... respectable.

Dès 1970, Nature & Progrès pose les bases écrites des règles de conduite d'une agriculture dite biologique, créant ainsi le premier cahier des charges au monde de cette pratique agricole spécifique. Les premières "mentions" Nature & Progrès datent de 1973.

Lemaire Boucher, avec son activité commerciale, touche surtout des petits et moyens exploitants agricoles en polyculture élevage, incapables de franchir financièrement le pas vers l'agriculture intensive, gourmande en investissements. Nature & Progrès, elle, touche plutôt les néo-ruraux, des intellectuels contestataires qui s'orientent principalement vers les produits frais et la vente directe (fruits et légumes, fromages de chèvres, etc.)<.p>

Dès 1974, les premiers congrès Nature & Progrès ancrent le mouvement dans la lutte antinucléaire et l'écologie ; l'association, qui se veut apolitique et non sectaire, est très sensible aux mouvements anticapitalistes et anticentralisateurs des années 1970 : sa priorité va donc à la défense des petits producteurs. Cette prise de position répond à un besoin de contestation de la société et n'est pas sans lien avec les idéaux de 1968, portés également, dans leur composante sociale, par le Syndicat des Paysans Travailleurs devenu l'actuelle Confédération Paysanne.

Dans un mouvement qui a l'originalité de réunir pour la première fois des producteurs et des consommateurs, ces derniers se montrent particulièrement actifs. Leur attente, si elle est complémentaire de celle des producteurs (vente et approvisionnement), n'est pourtant pas totalement comblée puisque certains produits manquent ; ainsi naissent, à travers les associations départementales de Nature & Progrès, des groupements d'achats ; dès 1980-1985, ils se structurent en coopératives de consommateurs, lesquelles, très vite, regrouperont également leurs approvisionnements. Les Biocoop sont issues de ces premières coopératives de consommateurs.

De leur côté, les producteurs s'organisent en créant des structures de ventes destinées à l'expédition régionale ; la création du GABSO, dans le Sud-Ouest, en 1976, et de la Sica Solebio, dans le Sud en 1981, répondent à un besoin de vente à l'expédition vers les grossistes des villes et à l'exportation de certaines productions arboricoles ou maraîchères. Au milieu des années 90, ces deux organisations de la production fusionnent avec deux centrales de coopératives de consommateurs, pour devenir des plates-formes d'approvisionnements des Biocoop.

Compte tenu de l'objet social très large de l'association Nature & Progrès, les agriculteurs issus du monde rural ne peuvent créer en son sein la structure professionnelle que réclament les pouvoirs publics dès le milieu des années 80 ; cela les mène à fonder la FNAB (Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique), un syndicat qui ne regroupe que les producteurs et devient, dès le premier plan quinquennal de développement de la bio (1), le principal interlocuteur des pouvoirs publics. C'est à cette structure que l'on doit une spécificité franco-française dans les cahiers des charges européens de la production animale, qu'elle juge trop laxistes.

Jusqu'à la naissance de la bio officielle qui l'affaiblira considérablement, Nature & Progrès, qui rassemble des militants passionnés par l'alternative agronomique, ne cesse d'aider à la création de mouvements très divers. Ainsi, en 1972, elle se rapproche de plusieurs associations étrangères de promotion de l'agriculture biologique (2) pour créer l'IFOAM (International Federation of Organic Agriculture Movements) dont elle assure le lancement et le secrétariat jusqu'en 1976. Aujourd'hui, l'IFOAM est la plus grande organisation internationale de la bio. Dans le même ordre d'idée, Nature & Progrès soutient, en 1978, la création de l'ACAB, l' Association des Conseillers Indépendants en Agriculture Biologique, en totale opposition avec le fonctionnement Lemaire Boucher ; car si les objectifs de l'ACAB sont de répondre à des besoins d'accompagnement technique et d'échanges nécessaires à cette pratique agricole naissante, il s'agit surtout de donner aux contrôleurs de la bio une structure crédible, et donc indépendante des organismes gestionnaires de marque.

Dans cet état d'esprit d'ouverture et de transparence, Nature & Progrès a la volonté de faire sortir la bio de la confidentialité. Cela l'amène, dans les années 80, à jouer un rôle essentiel dans l'institutionnalisation juridique et réglementaire de la bio. Toute l'énergie contestataire et innovatrice du mouvement est alors captée par ce travail d'institutionnalisation. Bien que l'enjeu soit considérable, tout ce travail réglementaire s'avère particulièrement fastidieux et intéresse peu les consommateurs. Ils cherchent ailleurs les réponses à leurs attentes : trouver des produits bio, savoir les préparer, prendre en charge leur santé et sortir de la dépendance médicale… Beaucoup de consommateurs quittent alors les rangs de Nature & Progrès.

En 1986, Nature & Progrès obtient l'homologation de ses cahiers des charges et les autres organismes gestionnaires de marques - ils sont quatorze à l'époque - obtiennent la leur dans la foulée, quelques années plus tard (3). Ces homologations marquent l'intérêt grandissant des pouvoirs publics vis-à-vis de la bio et constituent une première étape vers la création d'un label de qualité, cette fois propriété de l'Etat, qui voit le jour en 1991. En reconnaissant enfin l'agriculture biologique, le rôle des institutions est primordial puisqu'il contribue à faire, d'un mouvement encore très confidentiel, un mouvement reconnu de tous. Mais le rôle des institutions en France est cependant très ambigu : ainsi, l'agrément de trois organismes de contrôle (Socotec, Qualité France et Ecocert) est-il l'expression d'une volonté politique d'en finir avec des mouvements contestataires ? Ou bien celle d'une volonté réelle de développer ce type d'agriculture ? En tout cas, le résultat ne se fait pas attendre : la création du label de qualité et l'agrément des organismes de contrôle, excluant les mouvements bio, sonnent le glas d'une vie associative très riche.
En effet, toutes les structures - encore onze en 1991- finançaient leurs travaux et le développement de la bio grâce aux cotisations de leurs adhérents professionnels ; Or la naissance de l'AB et de son contrôle payant - rendu obligatoire à tout producteur voulant se revendiquer de l'agriculture biologique - vide les associations de ses membres qui ne voient pas l'utilité de payer deux labels…

Outre ses conséquences sur les mouvements associatifs, la décision du gouvernement de ne pas prendre en charge le coût des contrôles de la bio et de le faire supporter par les producteurs eux-mêmes, revient aussi à nier l'intérêt de cette pratique agricole pour l'environnement et la santé et donc pour la collectivité. Tandis que les exploitants agricoles conventionnels, qui polluent à tour de bras, reçoivent des subventions, les paysans qui ne polluent pas doivent payer le droit de le signaler aux consommateurs !
En réaction à cette injustice, le syndicat des producteurs Nature et Progrès (4) lance, en 1995, une opération de boycott de la certification AB. Cette opération a pour objet de dénoncer, entre autres, le scandale du "non pollueur payeur" et le "piège" de l'institutionnalisation de la bio. Mais ce boycott est très mal perçu par un certain nombre d'agrobiologistes, et même par les Biocoop. La communication sur cette action de contestation passe mal : faute d'être comprise, elle n'est pas suivie. Il faut croire qu "on a souvent tord d'avoir raison trop tôt" puisque depuis 2001, bon nombre des nouveaux membres de Nature & Progrès choisissent cette mention par refus de la certification officielle. De leur côté, les Biocoop, peu à peu, individuellement, acceptent les produits issus de ce refus.

Mais pour revenir à l'après 1991, la déroute est de grande ampleur et de nombreux mouvements disparaissent (5) ; les associations les plus importantes se trouvent confrontées à de graves difficultés économiques et de gestion du personnel ; Nature & Progrès n'échappe pas à la débâcle et il lui faut se reconstruire, autrement. Une grande partie des salariés doit être licenciée. Elle se sépare de sa revue, qui existait pourtant depuis 1964, pour la confier au groupe Nature & Progrès Belgique. Il lui faudra attendre 2002 pour rapatrier vers son siège d'Uzès cet outil de communication essentiel.

Entre-temps, l'association s'est recentrée sur sa principale préoccupation : la défense d'une certaine vision de la société, ancrée dans l'écologie et le social, passant par une agriculture visant l'autonomie des individus et l'autosuffisance alimentaire, dans le respect d'une nature où l'homme n'occupe plus une place de prédateur, mais de compagnon... de toutes les espèces minérales, végétales et animales qui l'entourent. Certes, Nature & Progrès reconnaît que la bio officielle offre des avancées concrètes en termes de non pollution, et donc de santé publique, mais pour des raisons de cohérence, elle ne peut cautionner la mainmise croissante de la grande distribution et de l'agro-industrie sur les productions biologiques. A l'heure où le Ministre de l'agriculture vient de proposer son nouveau plan quinquennal de développement de la bio, Nature & Progrès sent bien le contre-pouvoir qu'il lui faut exercer pour contrebalancer les risques de dérives existant dans les orientations choisies par Hervé Gaymard.

Dans sa lutte pour une réappropriation par les bio, de l'éthique qui a prévalu à son origine, Nature & Progrès a su, au long de ces années, affiner plusieurs outils. Ainsi, avec ses producteurs adhérents, elle a continué dans sa recherche sur une nouvelle approche du vivant. Plusieurs dossiers ont été longuement analysés et revisités par les professionnels de l'association, dont notamment celui de la vache folle : des contacts avec Mark Purdey, chercheur indépendant en Grande-Bretagne, ont permis de soulever une hypothèse différente de celle de la contamination par les farines animales. L'apparition de la protéine anormale prion serait due aussi à la généralisation des traitements anti-varron par des insecticides organochlorés (6).
Au moment de l'apparition de la flavescence dorée sur la vigne, une réflexion approfondie a également eu lieu sur un phénomène beaucoup plus global qui serait à l'origine de la recrudescence des maladies virales et cryptogamiques que l'on connaît : la dégénérescence du vivant (7). Cette théorie montre comment la sélection clonale et les méthodes culturales intensives, en vigne, ont pu mener à une sensibilité extrême à toutes les maladies. Le même constat peut être fait en sélection animale (abeilles, bétail…), au moment où la sélection génétique est citée comme une panacée par les services de l'Etat (8). Les maladies sont les symptômes d'un déséquilibre existant, et supprimer un symptôme n'a jamais servi à en supprimer la cause. Cette conception du vivant et des dégâts que peut engendrer l'agriculture industrielle a conduit Nature & Progrès à soutenir les éleveurs et agriculteurs bio refusant les traitements obligatoires contre ces maladies avec des produits chimiques de synthèse.
Une réflexion plus générale sur la sélection génétique animale, puis sur les semences et les plants s'en est suivie. Menée avec d'autres associations et organisations, dont la FNAB, la Confédération Paysanne et les Biodynamistes, elle a abouti, après la tenue des premières rencontres de la biodiversité à Toulouse-Auzeville (février 2003), à la création d'un Réseau Semences Paysannes. Le Réseau a pour objectifs non seulement de mettre en contact les paysans qui veulent faire leurs semences (échange de savoirs faire), mais également de revendiquer le droit à la production et à l'échange de semences de façon libre, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui en Europe. L'enjeu est de taille puisqu'il s'agit de sortir les semences du carcan agro-industriel dans lequel la course au profit tend à l'enfermer. La nouvelle réglementation officielle sur les semences bio tente, elle aussi, de resserrer ce carcan en interdisant l'échange de semences de variétés anciennes ou locales. Pour Nature et Progrès, la bio ne peut se développer au détriment de la biodiversité sans finir par disparaître. Le soutien à ceux qui refusent d'abandonner ces variétés illégales devient à son tour indispensable.

Si tout ce travail contribue à faire évoluer les cahiers des charges Nature & Progrès d'année en année selon une véritable cohérence, la fédération ne s'intéresse pas seulement aux moyens écologiques aptes à faire progresser la pratique agricole de ses adhérents professionnels. Elle implique également les consommateurs dans la voie du changement. Ainsi, elle est très engagée dans la lutte contre les organismes génétiquement modifiés (OGM) et le libéralisme économique mondial. Mais comme il n'est pas dans sa nature d'être un acteur passif, Nature & Progrès s'est appliquée à apporter ses propres alternatives à la société de compétition qu'elle rejette. Dans son réseau, des réponses concrètes sont proposées, qui s'appuient sur une charte de pratiques à multiplier dans les fermes et entreprises sous sa mention. La généralisation de ces pratiques, privilégiant les circuits courts, l'approvisionnement saisonnier et local, incitant aux économies d'énergie non renouvelables et au respect d'une véritable éthique sociale, implique autant les producteurs que les consommateurs.

Pendant ce temps, "dans le but de la développer", le plan Gaymard tend à vouloir dissoudre la bio officielle dans les structures agricoles conventionnelles et à la soumettre aux lois de la Grande distribution. Il existe donc un fort risque de dérapages, notamment à propos des moyens techniques utilisés par la bio pour freiner certaines maladies végétales ou animales, selon son approche spécifique. Demain, si la tutelle du conventionnel se confirme sur ses choix techniques, qui peut dire qu'on ne poussera pas la bio à recourir à des rustines chimiques issues des pratiques conventionnelles ? D'abord à titre exceptionnel, au nom d'un pseudo intérêt sanitaire...

Deux approches très distinctes de la bio sont ici en présence. Et là réside toute la différence entre l'écologie de façade prônée par la bio industrielle et l'écologie de terrain qui détermine, depuis 40 ans, l'existence de Nature & Progrès. Sans pour autant nier les apports de la première, Nature & Progrès a bien conscience que cela ne peut suffire pour sortir l'homme des crises écologiques, sanitaires et sociales qu'une bonne compréhension de la problématique environnementale laisse entrevoir. Tandis que les politiques, les intellectuels, les économistes et une bonne partie des chercheurs continuent leur politique de l'autruche, en refusant de faire face à "la société cancérigène"(9) qu'engendre leur aveuglement, certains, pas à pas, lampe solaire au front, explorent les nouveaux potentiels, tels des éclaireurs de l'avenir. Ainsi vont les membres de Nature & Progrès, sur des routes non encore balisées mais où circulent déjà une multitude d'autres défricheurs…pour notre santé et celle de la terre !

Notes :

  • 1) initié par M. Riquois
  • 2) la Soil Association (en Angleterre et en Australie), de l'Association biodynamique danoise et de Roadale Press (USA)
  • 3) Nature & Progrès dès 1986, les quatorze autres à la fin des années 80
  • 4) Le Syndicat Nature & Progrès a été créé en 1980
  • 5) Aujourd'hui, il ne reste plus que les SIMPLES, Nature & Progrès et le mouvement et le syndicat des biodynamistes.
  • 6) Vache folle. A quand la prochaine crise ? Guy Kastler, 2001
  • 7) Réflexions sur la dégénérescence du vivant, Guy Kastler et Isabelle Montagnon, 2001
  • 8) Voir revue Nature & Progrès n° 45: Deux conceptions du vivant, deux politiques sanitaires
  • 9) Livre d'Armand Farrachi et de Geneviève Barbier aux Ed De la Martinière

D'après un texte d'Arlette Harrouch, paru dans la revue Nature et Progrès n° 44

Pour en savoir plus : Nature et Progrès, 68 bd Gambetta, 30700 Uzès
Tel : 04 66 03 23 40 - Fax : 04 66 03 23 41 - Mail : np{at}natureetprogres.org

Site Nature & Progrès

Article publié initialement le 01/07/2004

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