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Portrait d'un agriculteur productiviste reconverti

Par Frédéric Gana et Tifenn Hervouët

Connaissez vous les portraits de Chemin Faisant ?
Un tour de France réalisé par Frédéric Gana et Tifenn Hervouët à la rencontre de producteurs, d'éleveurs, d'agriculteurs, restaurateurs, boulangers... des personnes qui ont choisi de faire autrement un métier qu'ils aiment... Parfois, cela n'était pas du tout évident au départ : une évolution personnelle et une rupture avec le milieu agricole traditionnel ont parfois été nécessaires. Exemple avec le portrait suivant. N'hésitez pas à découvrir les autres portraits directement sur le site de Chemin Faisant.

Hubert Coupart, un 21 Avril 2005...

Hubert et Maryvonne Coupart

C'est sur les recommandations d'Isabelle Deborde, animatrice du groupe agriculture durable au CIVAM* Normandie, que nous rencontrons Hubert Coupart. "Allez-y, son témoignage est remarquable" nous avait-elle dit. Et effectivement, écouter parler un ancien éleveur productiviste reconverti au "raisonnable" est riche de sens.

Hubert Coupart a 50 ans. Il travaille avec sa femme Maryvonne sur leur ferme en élevage laitier intensif depuis plus de vingt ans, investissant régulièrement pour mécaniser leur exploitation et augmenter sa production.

Comme tous les éleveurs, il a été touché par la chute des cours de la viande à l'époque de la crise de la vache folle et ce, juste après avoir beaucoup investi dans la mise aux normes de ses bâtiments. Par là-dessus, la tempête de 1999 ampute sérieusement sa production céréalière et une grande partie de ses vaches contractent un virus.

C'est ainsi que le revenu dégagé s'est avéré insuffisant pour rembourser les emprunts : "Mon revenu est devenu négatif. J'avais deux solutions. Augmenter encore mes produits ou baisser mes charges".

vaches

C'est l'année 1999 qui marque le grand tournant pour les Coupart. Grosses pertes et chiffre d'affaire en baisse seront à la base d'une énorme remise en question du système dans lequel ils sont depuis près de 25 ans.
C'est à ce moment critique qu'Hubert fait la rencontre d'Isabelle Deborde, qui le met en relation avec des agriculteurs du "réseau agriculture durable" qui expérimentent des systèmes agricoles plus économes. Fin 2000, après avoir visité quelques unes de ces fermes fonctionnant avec très peu de charges, il s'en inspire pour repenser son exploitation.

Calculette en main, Hubert passe trois mois à faire des simulations. Il conclut que remplacer le maïs par l'herbe, réduire engrais et aliments, ne diminue pas son revenu mais limite ses charges ! Comme il nous le confie aujourd'hui en souriant, "Il m'a fallu trois mois pour faire les calculs, et deux ans pour en admettre les résultats !".

Lui qui a pendant 25 ans tout fait pour produire plus, se rend compte au travers de ses simulations, que travailler moins, dépenser moins, produire moins et mieux, lui permet de maintenir un revenu équivalent tout en réduisant les nuisances sur l'environnement et en gagnant en autonomie. Pas facile à admettre vous en conviendrez !

C'est ainsi que depuis 2000, Hubert replante des haies, passe ses terres cultivées en herbage, réduit ses achats de produits phytosanitaires (engrais chimiques et pesticides). Bilan, il gagne en autonomie puisqu'il est moins dépendant des "marchands", car l'essentiel de l'alimentation de ses vaches est maintenant produit sur sa ferme. Il utilise moins son tracteur puisque les cultures de céréales et de maïs passent progressivement en herbage. L'herbe contrairement aux cultures céréalières nécessite peu d'engrais, donc moins de dépenses également sur ce poste-là. Hubert a du mal à y croire puisque bientôt, il peut se libérer du temps pour lui, profiter davantage de sa famille tandis que sa femme trouve un travail à mi-temps à l'extérieur. Ils envisagent même de prendre des vacances !

Du fait du changement, le revenu n'a pas baissé, passant de 750 à 830 euros par mois et par actif. Avec la réduction des cultures et des animaux "primables" (par la Politique Agricole Commune), les primes sont passées de 25000 euros à 12225 euros passant de 161 % de son revenu à 81 %. La trésorerie a été simplifiée : "J'ai réduit mes achats de 21 000 euros en deux ans".

étables

Ça ressemble à un conte de fée, mais c'est pourtant la réalité. Un point noir malgré tout, les relations sociales... En effet, Hubert se trouve rapidement marginalisé par tous ses voisins et collègues agriculteurs qui ne comprennent pas ce changement et s'éloignent rapidement. Hubert a pourtant ses résultats pour lui mais personne ne s'y intéresse, le seul ratio que les agriculteurs se demandent entre eux étant : LE RENDEMENT ! "Alors combien tes vaches donnent-elles de lait Hubert ?" et comme les vaches d'Hubert font moins de lait qu'avant, puisqu'ils respectent maintenant leur rythme, ne les "chargeant" pas à la moindre baisse de régime, il passe pour un farfelu ! Personne ne s'intéresse pourtant à son revenu, qui, non content de s'être maintenu, a même progressé !

Hubert se résigne bientôt à vouloir convaincre quiconque. Il se souvient combien de temps il lui a déjà fallu pour admettre ses calculs et les résultats de sa ferme au début de la "réforme". Il sait qu'il n'est qu'au début d'un long changement de mentalité mais déjà, il retrouve du sens à son travail.

Lorsque l'on parle d'agriculture bio, Hubert hoche la tête : "C'est pas encore pour moi ce truc-là, j'ai bien suivi une formation mais le bonhomme n'est pas prêt !". On rigole ensemble et on devine de toute façon que "le bonhomme" a déjà engagé sa démarche et que sa famille s'en porte mieux.

hangar avec des machines agricoles

Au travers du témoignage d'Hubert, nous avons assisté à la déconstruction du modèle productiviste par un de ses pratiquants. On a pu observer le temps qu'il faut à un individu pour changer d'orientation tant le dogme du "produire toujours plus" est profondément ancré. On se rend compte également de la rupture sociale que ces changements induisent.

On peut également pointer un sacré paradoxe dans ce témoignage. Hubert, qui passe à une agriculture plus autonome, économe et respectueuse de l'environnement touche moins de primes. Les financements iraient-ils donc à ceux qui polluent ?

Mais on s'aperçoit aussi dans le même temps que malgré le fait qu'il touche moins de subventions de la PAC, Hubert a fait progressé son revenu ! Il gagne aujourd'hui sa vie grâce au revenu de son travail et non des subventions. On touche là un point essentiel de la dignité paysanne qui est de gagner sa vie par le fruit de son travail et non grâce à une rente dont les critères d'attribution posent quelque peu question.

Quel étrange système...

Portrait réalisé par Frédéric Gana et Tifenn Hervouët dans le cadre de leur tour de France des producteurs Chemin Faisant - plus d'infos sur www.cheminfaisant2005.net

* CIVAM : Les Centres d'Initiatives pour Valoriser l'Agriculture et le Milieu rural sont des associations qui portent des projets dans l'objectif de maintenir des campagnes vivantes et accueillantes par un développement durable et solidaire. Le réseau CIVAM est un organisme de promotion et de développement agricole agréé par le Ministère de l'Agriculture. Les CIVAM sont présents dans toute la France et mènent de nombreuses actions, du local au national.

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